De Ligt, Bart Mobilisation contre toute guerre,
Discours WRI à Welwyn le 29 juillet 1934 (traduit et avant propos par Hem Day
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Barthélemy de LigtMobilisation contre toute guerre
- (Traduit de l'anglais)
- Discours tenu à la Conférence de l'Internationale des Résistants à la Guerre, à Welwyn (Herts), Angleterre, le 29 juillet 1934.
- Avant-propos de hem day
- Éditions Pensée et Action, 19, Maison des Artistes, Grand' Place, Bruxelles.
Du même auteur:
CONTRE LA GUERRE NOUVELLE, analyse de la vie politico-économique actuelle, de la stratégie moderne et des moyens pour rendre la guerre désormais impossible. Préface de Marianne Rauze.
(Chez Marcel Rivière, Editeur, Paris)
LA PAIX CRÉATRICE, histoire des principes et des tactiques de l'action directe contre la guerre:
- Caractère de l'action directe – L'avènement de la Paix créatrice
- L'Action directe religieuse pour des motifs strictement religieux.
(Chez Marcel Rivière, Editeur, Paris)
POUR VAINCRE SANS VIOLENCE, réflexions sur la guerre et la révolution, traduit du hollandais par Irène Laroche.
(Chez Mignolet et Storz, Paris)
AVANT-PROPOS
Les moments que nous vivons sont équivoques. Nous sommeillons sur un volcan. Par son cratère, à chaque instant, il peut vomir la querre atroce et monstrueuse.
Jamais la situation n'a été aussi alarmante qu'en ces derniers temps. Ce serait un crime, vis a vis du monde ouvrier et de nous-mêmes, de taire nos
pressentiments.
Les heurts économiques, accentués plus violemment encore par la crise du régime qui s'amplifie de plus en plus, créent une tension entre certains états. Cette situation s'aggrave de jour en jour et menace de faire éclater le conflit.
Les conclusions les plus pessimistes sont autorisées lorsqu'on examine la situation mondiale.
Si 1914 nous a surpris, plongés dans une torpeur coupable, il ne faut pas, devant le péril qui s'annonce, s'endormir à nouveau. Face aux événements qui se déroulent et qui demain peuvent bouleverser l'état présent des choses, il faut se tenir prêt à agir.
L'étude Mobilisation contre toute Guerre, répond à cette préoccupation qui anime tous ceux qui veulent sincèrement la paix.
Vouloir la paix! Tout est là. Mais encore, faut-il que ce désir ne soit pas qu'une vague espérance; il faut y joindre le cœur_ et la raison.
L'auteur de la Mobilisation contre toute Guerre, B. de Ligt, a mis son coeur et sa raison au service de cette cause noble entre toutes les causes, puisque, sans la paix, il n'est pas de bonheur possible.
Deux gros volumes: La Paix créatrice, histoire des principes et des tactiques de l' action, directe contre la guerre, s'inscrivent à son activité prodigieusement grande.
B. de Ligt, dans ce maître ouvrage qui devrait être dans toute bibliothèque d'un pacifiste digne de ce nom, apporte une «bible», vaste monument de pensées, élevé à la Paix, c'est à dire à une Humanité nouvelle.
La Paix Créatrice est une oeuvre humaine, un livre complet en cette matière.
Avant déjà, B. de Ligt avait publié un autre livre: Contre la Guerre Nouvelle. C'est une analyse de la vie politico-économique du présent, une stratégie moderne et des moyens pour rendre désormais la guerre impossible.
Avec cette plaquette, B. de Ligt précise davantage ce qu'il y a lieu de faire pour enrayer la gueuse.
La Mobilisation contre toute guerre, est le discours que prononça B. de Ligt à la Conférence de l'Internationale des Résistants à la Guerre, à Welwyn (Herts) en Angleterre le 29 Juilllet 1934, sous la présidence du grand pacifiste anglais Lord Arthur Ponsonby, ancien sous-secrétaire d'Etat, auteur de Now is the Time. Ce discours était accompagné d'un plan de campagne contre toute guerre et toute préparation à la guerre.
Ce plan, empressons-nous de l'écrire, ne comporte aucune forme de contrainte surtout, ne vous imaginez pas qu'il peut être question de service obligatoire ou de conscription; non, ce plan ne fait appel qu'aux volontaires et demande à ceux-ci d'agir selon leur conscience. Ainsi le veut B: de Ligt et il fait bien, car la paix n'est pas affaire de contrainte, mais de cour et de raison.
Sans doute, il y a du nouveau en ce domaine, pourtant déjà si souvent exposé par l'esprit pacifique.
Mais B. de Ligt a voulu montrer combien étaient périmées les méthodes de lutte contre la guerre, proposées jusqu'à ce jour, par les partis politiques et certains mouvements pacifistes et révolutionnaires. Pour la première fois, nous voici en présence d'un plan complet où la <<stratégie et la tactique antimilitaristes>> sont développées d'une façon admirable.
Le grand danger présent dans cette lutte contre la guerre, c'est de tomber dans les embûches et les pièges qu'on nous tend et sombrer dans une union sacrée, qui de plus en plus, par le jeu des alliances militaires et diplomatiques s'installe en maîtresse absolue.
Il fut donc nettement envisager la situation, se situer devant les évènements et dénoncer les dessous de ce qui se prépare à l'ombre des ambassades du pacifisme d'état.
Il faut opposer au plan de mobilisation des états-majors guerriers, un plan d'opposition à la guerre, un plan de mobilisation en faveur de la paix.
B. de Ligt a tenté cette tâche. Il a réalisé aussi une union personnelle pour ainsi dire entre les deux grandes internationales antimilitaristes: le Bureau international antimilitariste (B.I.A.) et la War Resisters International.
Lisez donc ce Plan de Mobilisation contre toute Guerre! Vous en tirerez profit pour vous même et pour vos semblables; peut être cela vous déterminerat-t-il à une action virile pour la paix ce qui vaut mieux que l'indifférence de beaucoup, la naïvité de certains et l'hystérie des autres.
Peut-être, apporterez-vous alors par votre adhésion à la lutte contre la guerre, un regain d' espérance qui pourrait faire reculer les intentions des forbans, pourvoyeurs des charniers humains.
Cet espoir peut devenir demain réalité, mais il faut vouloir et pour ce, savoir.
B. de Ligt par son Plan de Mobilisation contre toute Guerre vous guidera en ce domaine.
HEM DAY
MOBILISATION CONTRE TOUTE GUERRE! - '100 Minutes Speech'
- Nécessité d'une lutte systématique contre la guerre
Camarades,
Nous vivons aujourd'hui à une époque de régression inquiétante. Jamais, dans l'histoire universelle, les peuples ne se sont armés à un tel point que depûis l'ouverture de la Congérence du Désarmement!
Dans tous le pays civilisés, on élabore systématiquement des méthodes de guerre scientifique -chimique, bactériologique, électrotechnique- et on prépare des mobilisations nationales gigantesques, englobant hommes, femmes et adolescents, pour pourvoir mener à bien ce qu'on appelle déjà la guerre totale. C'est une véritable péride de barbarie hypercivilisée.
Il y a quelques années, l'opposition contre cette vague guerrière néfaste avait l'air d'augmenter considérablement dans le monde entier. Vous savez cependant que depuis que la mentalité fasciste se répand dans tous les pays, à la façon d'une épidémie, cette opposition s'est affablie beaucoup. Le danger d'une guerre qui éclata, il y a juste vingt ans – augmente de jour en jour. Cependant, ce'est une raison de plus pour multiplier nos efforts afin de prévenir et même rendre impossible le carnage universel.
N'oublions pas d'ailleurs que malgré tour, la cause antimilitariste n'est pas une cause perdue d'avance. Il n'y a auvuce raison pour devenir des défaitistes de la paix. M^me si les gouvernements étaient en état d'entraîner des millions d'hommes et de femmes dans une nouvelle grande guerre, il est plus que probable que les mobilisés, terrifiés par l'horreur des méthodes scientifiques de lutte, ne tarderaient pas à se soustratire à la soi-disant défense nationale et que le désespoir des peuples se transformerait en révolte. Cette possibilité est déjà l'une des raisons pour lesquelles les gouvernements même les plus belliqueux hésitent aujourd'hui à avoir recours à la guerre. Car isl savent fort bien qu'une guerre nouvelle serait un jeu extraordinairement dangereux dans lequel ils risqueraient tout et dont la conséquence serait probablement, comme le dit dans ces milieux, “la bolchevisation de l'univers”.
N'oublions pas non plus que malgré tout, dans différents pays, la résistance à la guerre augmente dans tous les milieurx sociaux et qu'à tout considérer, notre action antimilitariste est plus forte que jamais.
Toutefois, le côté faible de notre mouvement réside en premier lieu dans ce fait: alors que dans les milieux militaristes, on établit jour et nuit, ouvertement et secrètement, des plans et des méthodes en vue de faire la guerre de la manière la plus efficace, le mouvement antimilitariste, lui, manque d'organisation suffisante et n'a jamais élaboré un système complet et efficace de mobilisation antiguerrière. Il est donc grand temps aujourd'hui de combler cette lacune!
Il y a en outre une raison spéciale qui nous oblige à concentrer notre attention sur le côté pratique de la lutte antimilitariste. C'est que la jeuness moderne en a zssez des déclarations vagues et pathétiques, et exige des codes moraux et techniques précis et, avant tout, des règles praticable. D'ailleurs, nos principes antimilitaristes sont aujourd'hui universellement connus. Ce qui est le plus urgent maintenant, ce n'est ni de faire de la théorie ni de la philosophie, mais de la pratique.
Ce point de vue commence d'ailleurs à pénétrer dans notre mouvement. Mais un grand nombre de camarades ont encore une conception par trop romantique de notre lutte. Ils ne parlent que “d'être prêts pour le grand jouré et n'aspirent qu'à commettre des “actes décisifs”.
Sans doute, le “grand jour” peut poindre à tout instant et des circonstances spéciales peuvent exiger à toute heure des “actes décisifs”. En attendant, cependant, la “vie ordinaire” continue son train. C'est à dire que du côté pacifiste et antimilitariste, on reste dans l'expectative, alors que de l'autre côté, dans le camp militaire, on redouble de travail et de zèle, sans laisser la moindre chose au hasard.
Notre manque de système conduit même à des malentendus vraiment ridicules. Il m'est arrivé d'entendre une pacifiste enthousiaste, qui d'autre part négligeait sa tâche antimilitariste sur tous les terrains, s'écrier: “Quel bonheur se serait pour moi d'être un homme, pour pouvoir refuser le service militaire!” J'ai également reçu une lettre d'un jeune homme qui, par hasard, était exempté du service militaire, et qui me disait: “Ce qui vous voulez est merveilleux, mais dus moment que je ne suis pas astreint au service militaire, que puis-je faire?”
Il faut reconnaître finalement que les actes et les résultats du mouvement antiguerrier, malgré un débordement d'enthousiasme pacifiste et antimilitariste, ne sont pas en rapport avec la tâche immense à remplir. Ce qui est surtout inquiétant, c'est qu'on agit trop en dilettante et à l'improviste ou par caprice quend le fait capital serait au contraire d'agir continuellement en exper, avec système et méthode.
Pou pallier à ce manque de préparation systématique, je vous propose un projet de plan de campagne antifuerrier, comprenant aussi bien la lutte antimilitariste en temps de paix qu'en temps de guerre. J'espère qu'il ressortira clairement à la seule lecture de ce plan que dans le lutte contre le guerre, chaque homme et chaque groupement social a immédiatement un grand travail à remplir et qu'il s'agit de l'entreprendre partout sans retard.1
Le fait que dans ce plan, certains points sont moins élaborés que d'autres ne signifie point que leur imprtance soit secondaire: des actes d'une importance considérable ont été plusieurs fois catalogués sous un seul mot, mais ce mot dit tout! Le fait aussi que certains points sont imprimés en petits ou en grands caractères ne signifie rien au point de vue de leur importance pratique ou morale. Ce n'est qu'une question de division et de subdivision systématiques.
- Le volontariat opposé à la contrainte
Toutefois, dans notre système de lutte, rien n'est imposé à personne. Nous ne sommes pas des militaristes! Nous ne contraignons personne à faire la guerre à la guerre, et en cas de refus de servir pour notre cause, nous ne menaçons ni de la prison ni des balles. Notre armée se compose uniquement de volontaires que nous incitons sans trève à se comporter de manière à prendre leurs responsabilités selon leur compréhension et leurs forces et selon les circonstances.
Sans doute, nous propageons inlassablement ces mots d'ordre: “Soldats et travailleurs, faites la grève!” dans l'espoir qu'un nombre de plus en plus grand de soldats et de travailleurs intellectuel et manuels se soustrairont aussitôt que possible au “service de la mort”. Il s'agit en effet de mibiliser toutes les forces morales et tous les instincts de l'homme dans une lutte sublimée où l'héroïsme guerrier qui s'est manifesté jusqu'à maintenant d'une façon barbare, réapparaîtra sous des formes vraiment humaines. Mais nour ignorons dans cette lutte tout impératif catégorique et toute dictature. Les conséquences individuelles de notre tactique sont trop graves pour que nous nous permettions d'imposer à quiconque même les actes les plus indispensables. Au contraire, nous metons constamment en garde tous nos camarades contre des geste et des attitudes exagérés, contre toute pose et toute phraséologie, et surtout contre toute entreprise au-dessus de leurs forces.
J'ai connu des camarades qui ne tremblaient pas devant la menace d'un revolver, mais qui n'étaient pas à même de subir la plus simple peine de prison. J'en ai connu d'autres qui suppertaient tranquillement le supplice d'un long et dur emprisonnement, mais qui flageolaent sur leurs jambes devant un revolver. Il y a des gens qui, en temps de mobilisation, poussés par la tension du moment et l'enthousiasme des actions collectives seraient à même de prendre part à des mouvements de refus de service collectif d'une manière examplaire et qui ne reculeraient même pas devant la mort, mais qui, en des temps plus tranquilles, et privés de tout stimulant moral, ne peuvent pas arriver à l'acte réfractaire individuel, ni supperter la peine d'imprisonnement qui s'ensuit. Que de tels camarades se soumettent, cas échéant, au service militaire imposé par l'État, il n'y a rien d'étonnant. Vous verrez dans le plan de campagne l'ampleur de la tâche qui les attend. Car il nous faut aussi toute une propagande et toute une préparation, tactique et stratégique souterraines dans les casernes, les aéroports, et sur les vaisseaux de guerre.
Pour celui qui, astreint au service militaire, est à un moment donné, empêché par des motifs graves, de refuser ce devoir imposé, il n'y a qu'une chose à faire: entrer à la caserne. Dans les pays o£u cela est possible, il peut d'ailleurs faire appel à la loi sur l'objection de conscience. Qu'il n'oublie cependant jamais que dans ce cas, même s'il fait, au leiu du travail de soldat, le travail apparemment le plus pacifique, ce travail devient immédiatement, en temps de mobilisation et de guerre, un travail militaire, et qu'alors il lui faut donc participer à la grève générale qui, avec le refus collectif de service militaire, doit mettre le gouvernement dans l'impossibilité de faire la guerre. Par contre, celui qui est en état de refuser tout service militaire et qui se sent moralement obligé d'agir ainsi, qu'il se libère aussitôt qui possible de cet esclavage, quelles qu'en soient les conséquences!
Ces mêmes considérations s'appliquent aussi à d'autres actes de refus: par example refus de payer les impôts. L'histoire nous a appris que différents cas de refus individuel d'impôts ont eu une certaine signification, mais qu'en général le refus de payer des impôts a plus de sens comme acte collectif, accompli à l'occasion de certains événements particuliers, comme par exemple la décision prise par le gouvernement ou le parlement d'augmenter ou de moderniser l'armée ou la flotte, continuellement le paiement d'impôt, en guise de protestation contre l'attitude de son gouvernement, court, quand il persévère dans cette attitude, lui et éventuellement toute sa famille, tant de risques, qu'avant de commettre de tels actes, il doit bien méditer si ceux-ci en “valent la peine”. Pourtant, on trouve, dans le plan de campagne, le refus de payer des impöts mentionné aussi dans la rubrique des actes individuels, parce qu'il est possible que, dans des circonstances spéciales et pour certaines personnes, cet acte soit la seule et la meilleure attitude à avoir, et qu'il peut à un moment donné, avoir une grande signification morale et pratique (en cas de maladie par example).
Ces mêmes considérations s'appliquent encore à notre principe de la responsabilité en ce qui concerne le travail à exécuter, ce qui signifie refus de tout travail indigne de l'homme, et surtout de tout travail servant directement à la guerre. Ce principe exige de chaque individu un effort bien différent. Chacun doit tenir compte de sa propre nature et de ses dispositions spéciales, de sa situation économique, de sa famille, etc. L'application rigoureuse de ce principe a en général des conséquences très graves, surtout en temps de crise économique. En général, c'est infiniment plus difficile d'agire dans ce sens que de refuser tout simplement le service militaire.
Nous ne contraignons donc jamais personne, ni moralement ni physiquement, à prendre telle ou telle attitude. Ce que nous réclamons de chacun, c'est de bien réflêchir, d'être, à ce point de vue, aussi conséquent que possible et d'examiner exactement ce qu'il peut faire ou ne pas faire. Pour illustrer les cas qui peuvent se présenter, voici un petit example: un libraire qui, comme commerçant, se voit obligé de vendre toutes sortes de livres, peut cependant, comme antimilitariste, ne jamais mettre en évidence des oeuvres à tendances militaristes et nationalistes et faire continuellement une propagande prudente pour la littérature antimilitariste et pacifiste. Souvent, une telle attitude aura même un plus grand sens stratégique qu'un étalage ostentatoire de livres et de brochures antimilitaristes, bien que d'autre part l'existence de libraires nettement antimilitaristes soit nécessaire.
Au cour de la mobilisation de l'armée néerlandaise, à l'occasion de la guerre mondiale, quand il y eut en Hollande l'état de guerre et de siège, j'ai répété plusieurs fois dans des assemblées de travailleurs de munitions: “Camarades, vous avez peut-être des raisons péremptoires pour continuer provisoirement votre travail indigne, -car vous savez bien que c'est un travail indigne- cependant, si vous n'êtes pas encore à même pour le moment de vous soustraire à ce travail honteux, préparez-vous du moins à faire la grève en cas de déclaration de guerre, et examinez déjà exactement dans quel sens vous pourrez pratiquer éventuellement un sabotage efficace. Dirigez en tout cas autant que possible votre attention et vos efforts sur la pratique antimilitariste”. Et malgré leur travail de guerre, notre mouvement est resté en contact avec de tels camarades.
- Ce qu'il y a de plus urgent à faire.
Le contenu du plan concernant une mobilisation antiguerrière est l'aboutissement pratique d'une étude approfondie de la lutte contre la guerre depuis environ 255 ans, en Asie, en Europe et finalement dans le monde entier, étude publiée dans mon livre hollandais “Vrede als Daad”, dont la traduction française du premier volume vient de para^tre, sous le nom “La Paix Créatrice”. Dans ce livre, vous trouvez aussi les différents motifs qui depuis quelques dizaines de siècles sont à la base de l'action directe contre toute guerre.
De cet examen, il ressort clairement que ce que constitue la plus grande honte des peuples modernes, c'est la lâchté avec laquelle tous se sont subordonnés au recrutement obligatoire, c'est-à-dire à l'esclavage du meurtre.
Pendant longtemps, il a semblé que les peuples anglo-saxons refuseraient toujours de se souiller par ce geste: l'acceptation de l'esclavage militaire. Cependant, déjà pendant la guerre civile en Amérique, on a pu constater que si du point de vue militaire, les circonstances l'exigent, le recrutement forcé est même imposé à des peuples qui se sont toujours distingués par une grande indépendance individuelle et sociale. Pendant la guerre mondiale, le service militaire obligatoire fut imposé -à quelques exceptions près- aux peuples britanniques et au peuple américain. Et si après la guerre mondiale, les gouvernements en question n'ont plus imposé l'obligation militaire à ces peuples, cela signifie tout, sauf qu'il s'agisse d'une mesure définitive. Dans ces pays, l'esclavage militaire est maintenu en principe et s'il n'y est pas pratiqué aujourd'hui, c'est uniquement pour des raisons d'opportunité. Car en vue de nouvelles guerres éventuelles, les gouvernements en question ont depuis la guerre mondiale, fait tout leur possible -par une éducation militaire dans les collèges, les écoles et les universités- pour créer des cadres gigantesques, prêts à englober de nouveau des armées immenses de millions et de millions de conscrits. En outre, on a élaboré aux Etats-Unis, en Angleterre, aussi bien quçen France et ailleurs, un système de conscription industrielle et sociale qui, en temps de guerre englobera également les femmes pour des services industriels et sociaux, indispensables à la “guerre totale”. “Auhoudr'hui, constate le colonel Fuller, des nations entières se jettent dans la guerre, non seulement pour se battre, mais aussi pour fournir tout ce qui est nécessaire au point de vue moral et physique pour se battre”2. Même en Chine -ce pays qui se vante depuis des millénaires de son esprit pacifiste et qui avait réussi pendant des siècles à se tenir délibéremment à l'écart de toute forme de militarisme et d'esclavage étatiste- on se prépare aujourd'hui à suivre l'exemple des Etats soi-disant modernes et à introduire l'esclavage militaire. Et il y a des symptômes politiques et sociaux qui font supposer que ce même danger soit à craindre pour un Inde éventuellement libérée.3
Il y a quelques années, en examinant les possibilités d'une réduction et d'une limitation des armements internationaux, en vue de la soi-disant Conférence de Désarmement, le professeur Noël Baker constata dans son livre “Disarmament”, qu'à Genève il n'y avait pas un seul gouvernement prêt à renoncer définitivement au service militaire obligatoire. Le fait que les gouvernements des peuples vainquers on imposé l'abolition de l'esclavage militaire aux Etats vaincus dans la grande guerre, alors qu'ils maintiennent ce système ou du moins son principe plus rigoureusement que jamais dans leurs propres pays, n'a réussi qu'à fortifier chez les Centraux la tendance au rétablissement du service militaire obligatoire.
C'est à juste titre que le philosophe allemant Krause a déclaré que tant que les peuples modernes reconnaissent à leur gouvernement le droit d'assujettir systématiquement la jeunesse à l'éducation et au dressage militaire et le droit de mobiliser éventuellement, comme conscrits, toute la population, ils ne disposent pas même de la liberté la plus élémentaire. Si beau et si courageux que nous trouvions l'acte du réfractaire, il faut reconnaître qu'en temps normal cette lourde tâche ne retomberait pas même sur les épaules des jeunes, si les hommes et les femmes plus âgés et soi-disant pacifistes et antimilitaristes ne laissaient pas le travail le plus difficile à une génération qui n'a pas encore atteint sa pleine maturité physique et morale. Rien d'étonnant si ces derniers temps, plusieurs mères hollandaises ont protesté contre le fait que l'Etat place des adolescents encore mineurs devant le grand dilemme moral: faire ou ne pas faire le service militaire, en leur imposant déjà d'avance l'obligation de le faire, et que ces mères incitent les parents en général à s'opposer énergiquement à une telle contrainte exercée par l'Etat sur des enfants mineurs.
Mmes Prins-Burgers, Smit-Schucking Kool et d'autres mères on attiré l'attention publique sur la contradiction flagrante qu'il y a entre le fait que la loi rend responsible les parents de l'éducation intellectuelle et morale de leurs enfants et cet autre fait que cette même loi impose à leurs enfants encore mineurs le devoir militaire. Comme parents antimilitaristes conscients, elles ne veulent pas qu'on impose à leurs fils encore mineurs une telle tâche, si lourde de conséquences, et elles se déclarent prêtes à subir elles-mêmes les sanctions pénales que peut entraîner l'acte de soustraire leurs enfants à l'obligation militaire. C'est dans cet esprit qu'elles refusent de mettre entre les mains de leurs enfants les papiers officiels concernant le service militaire, l'examen militaire, etc., et qu'elles les renvoient au gouvernement avec la mention: “refusé par les parents”, car elles ne veulent pas que l'Etat mette déjà son emprise sur leurs fils mineurs dont elles ont encore, comme éducatrices, la responsabilité officiellement reconnue par la loi. Nous avons déjà pu constater qu'une telle attitide de la part des mères, et les procès qui en sont les conséquences font une impression profonde sur l'opinion publique et entraînent d'autres femmes à des actes de solidarité analogue pour défendre leurs fils contre toute conscription forcée.
En effet, il faut dans tous les pays que les revendications suivantes soient mises à l'ordre du jour et que les parlements et les gouvernements se voient obligés de les accorder sous la pression de l'action directe du peuple:
- Libération immédiate des tous les réfractaires emprisonnés.
- Liberté de refuser le service militaire tant que toute obligation militaire n'est pas encore abolie.
- Abolition du service militaire obligatoire.
- Eliminer de la loi de déclaration de guerre, et tout ce qui concerne la guerre.
Qu'un gouvernement soit impuissant à imposer le service militaire obligatoire à ses citoyens et l'éducation militaire à la jeunesse, si le peuple en question sait bien ce qu'il veut, voilà une vérité qui a d”jà été démontrée plusieurs fois par l'histoire:
En 1902, les Finnois refusèrent de se soumettre au service militaire imposé par le tsar, et ce gouvernement si autocrate qu'il fut, dut céder.
En 1917, les Irlandais refusèrent de se soumettre à toute conscription forcée que le gouvernement britannique voulait leur imposer, et il n'y eut pas d'exclavage militaire en Irlande!
En 1917, en pleine guerre mondiale, le peuple australien refusa deux fois par referendum d'accepter la loi sur l'introduction du service militaire obligatoire, quoique celle-ci fût jugée nécessaire par le gouvernement, que celui-ci fit tout son possible pour influencer l'opinion publique et qu'il cherchât par tous les moyens à forcer une décision favorable.
En 1930, le gouvernement de la Nouvelle-Zélande fut obligé de renoncer à l'éducation militaire de la jeunesse après que 50.000 jeunes gens -soutenus moralement par 100.000 parents prêts à subir les sanctions pénales qu'une telle attitude pouvait susciter- eussent refusé de se soumettre au dressage militaire.
- Signification du service militaire obligatoire.
Lorsque nous expliquons notre tactique antimilitariste, il arrive souvent qu'on objecte ceci: “Grâce à l'évolution de la guerre chimique, électrotechnique, bactériologique, etc la guerre moderne peut être faite sans une mobilisation générale, sans ces armées de millions d'hommes qui caractérisèrent la guerre de 1914. Par conqéquent, il n'est plus nécessaire de prendre comme point de départ de la guerre à la guerre le refus individuel et collectif du service militaire obligatoire. De nos jours, celui-ci a perdu tout sens du moment que les gigantesques armées nationales d'autrefois sont devenues complètement superflues.” On a même objecté que la lutte contre le service militaire obligatoire laisserait les gouvernements complètement indifférents! Toutefois, ces gouvernements n'agissent pas comme si tel était le cas. Dans des pays toujours plus nombreux, ils prennent de plus en plus de sévères sanctions, espérant ainsi supprimer toute propagande pour le refus de service, individuel et en masse.
Rien étonnant à cela. Selon les experts militaires, “bien que la guerre moderne ne se fasse plus comme autrefois à coup d'hommes et que le matériel y joue un rôle de plus en plus considérable, il n'en reste pas moins vrai que l'animateur de ce matériel, que l'acteur principal du drame, celui qui est seul capable d'agir de près avec intelligence et discernement, est et restera toujours l'homme, et il est certain que, toutes choses égales d'ailleurs, c'est de sa valeur que doit dépendre le succès... C'est pourquoi la proportion d'infanterie par rapport aux autres armes ne peut être abaissée indéfinimment.”4
Selon le général Réquin, la thèse si souvent avancée et disant qu'une guerre future ne serait faite que par de petites armées de professionnels est, devant la réalité des choses, insoutenable. C'est une erreur totale de vouloir opposer une éarmée de qualité” à une “armée de quantité”. C'est encore une erreur d'opposer le matériel aux hommes, car le matériel n'est qu'un instrument entre les mains des hommes et ne peut fonctionner sans eux.
L'opinion si répandue, selon laguelle on purrait réduire le nombre des hommes en les remplaçant par un matériel de guerre puissant n'est juste que pour ce qui concerne le front. Dans la guerre totale, l'économie en hommes est nulle! Supposons par exemple qu'une section de mitrailleures ait une force équivalente à une demi-section d'infanterie de 20 hommes; pour mettre alores en place ces mitrailleuses et pour procurer les munitions, les provisions et les remplaçants, on a besoin pour le moins de 20 hommes dans les étapes, derrière la ligne de feu5. Les 20 hommes ne sont donc pas devenus superflus: ils ont tout simplement changé de fonction.
En novembre 1931, le général français Debeney s'est opposé expressément à l'idée qu'on pourrait indéfinimment remplacer les hommes par du matériel.6 Il constata, par exemple, qu'à première vue un aéroplane militaire ne comporte l'emploi que de 2 hommes et que les bataillons modernes, -quoique moins nombreux- ont une plus grande valeur de combat que ceux de 1914. Mais cette économie de forces humaines n'est qu'apparante, car le nombre d'hommes éliminés par les armements modernes demeure cependant nécessaire pour l'entretien des aéroplanes, pour les munitions, les provisions, etc. Selon cet expert militaire, le nombre des hommes employés immédiatement derrière le front a augmenté énormément. Chaque aéroplane de guerre exige par exemple la collaboration d'environ 60 hommes.
En outre, les experts militaires ango-saxons on insisté dernièrement sur la nécessité qu'il y aura dorénavant à instruire et à exercer dans les différent domaines les fantassins de telle manière qu'ils soient à même de s'adonner aux travaux les plus variés exigés par la technique de guerre moderne. D'ailleurs, on ne doit pas se laisser trop impressionner par l'attitude clairvoyante de ceux qu'on pourrait appeler les prophètes de la guerre scientifique, comme l'expert français Mayer, l'expert italien Douhet7, les experts anglais Fuller, Croft, Liddell Hart. Le lieutenant-colonel Morretta -à ce point de vue d'accord avec le général allemand von Seeckt, créateur de la Reichswehr, et le commandant italien Ulisse Guadagnini, auteur de la “Guerra futura”- conclut dans son livre “Come sarà la Guerra di domani?”8 qu'une guerre européenne éventuelle aura en général le même caractère que celle de 1914, c'est à dire qu'ille sera une guerre entre des nations armées qui mettront en jeu le total de leurs réserves matérielles et humaines. On doit en effet supposer que le début d'une nouvelle grande guerre sera à plusieurs points de vue semblable à celle de 1914 vers la période de sa fin. Déjà parce que la plupart des chefs militaires ont, comme les hommes en général, une mentalité conservatrice et qu'ils ne brisent que difficilement avec des traditions une fois établies. La plupart d'entre eux ne s'adaptent que lentement et avec beaucoup d'hésitation aux circonstances nouvelles.
Ce conservatisme, qui a d'ailleurs différentes causes -paresse d'esprit, idéalisme à rebours, jalousie de métier, vis-à-vis de novateurs, de la part de ceux qui ne se sentent plus capables d'assimiler des idées neuves, intérêts économiques divers, etc- risque en outre d'amener des hécatombes d'hommes, hécatombes inutiles, même au point de vue militaire! C'est plutôt par sauts brusques que dans une guerre éventuelle entreront les méthodes de combat hypermodernes, ne fût-ce que pour des raisons purements techniques, telle par example l'insuffisance de matériel nouveau. D'ailleurs une grande armée de conscrits continue à être nécessaire pour pouvoir occuper éventuellement le pays conquis.9
- Caractère de la conscription moderne.
Il y a toutefois un point de vue où tous les experts militaires, tant conservateurs que novateurs, sont d'accord: c'est que dans une guerre nouvelle éventuelle, la conscription industrielle, sociale, intellectuelle et morale sera aussi nécessaire que la conscription militaire. Tout le système de guerre actuel exige le fonctionnement rapide et exact d'un nombre toujours croissant d'hommes et de femmes collaborant, directement et indirectement, avec une vitesse et une régularité d'autonomates. Sans doute, le front de guerre est à notre époque toujours plus motorisé, mécanisé et rationalisé. Mais toutes les forces humaines qui y deviennent superflues, se révèlent de plus en plus nécessaires à l'arrière pour remplir des fonctions indispensables dans les industries, les transports, etc.
Le lieutenant-colonel Mayer constate que “s'il ne fallait pas que tout le monde descendit sur la scène, il fallait du moins que dans la coulisse ou dans les dessous du théâtre, tout le monde prît part à l'action... Il appartient à l'autorité militaire d'exploiter cette matière humaine (!) pour le mieux, dans l'intérêt de la défense nationale sans souci de l'âge des gens. Les facultés physiques, les aptitudes intellectuelles, les dispositions morales, la préparation professionnelle sont les seuls éléments qui comptent. Au moment de la guerre, personne ne s'appartient plus. Tout citoyen est mis en réquisition pour le service de la patrie”.10
C'est pourquoi cet expert, qui n'y va pas quatre chemins, termine son livre sur “La Guerre d'ier et l'Armée de Demain”, par une esquisse d'un programme de réorganisation militaire dans lequel on lit ceci:
“§3 – Dans les cas prévus par la loi (mobilisation, appel de la Ligue des Nations, …) tout Français est à la disposition de l'Etat, quels que soient son âge et son sexe.”
Car comme nous l'avons déjà constaté, dans une guerre nouvelle éventuelle, les femmes aussi seront de plus en plus soumises à la conscription forcée. Une chose est certaine, c'est qu'en cas de guerre, on compte partout sur une mobilisation militaire générale des hommes qui exige qu'au moins 20% d'entre eux soient remplacés par des femmes dans la vie sociale à l'arrière, et on reconnaît ouvertement dans les milieux officiels que sans la collaboration continuelle de millions de femmes, l'industrie de munitions, indispensable pour continuer la guerre, sera tout simplement paralysée.
- La femme et la guerre moderne
Dans mon livre “Contre la Guerre Nouvelle” j'ai attiré l'attention sur le fait que déjà pendant la guerre mondiale, les femmes on joué un rôle immense. Cole a constaté dans son étude sur “Trade Unionism and Munitionsé qu'en Angleterre, pendant la guerre mondiale, 3.000.000 de femmes consacrèrent leurs forces à soutenir la vie industrielle et sociale à l'arrière. Une partie importante d'entre elles travaillaient dans les fabriques de... munitions.
Au moment de l'armistice en France, il y avait dans l'industrie de guerre 1.500.000 femmes. Elles fabriquaient toutes sortes d'instruments de meurtre. Corcos constate que ces femmes “manièrent tous ces instruments de mort avec la plus parfaite docilité, la discipline la plus totale. Elles avaient des nausées parfois, mais causées par l'odeur de cuivre”.11
Pendant la guerre mondiale, il est cependant apparu que ni 'attrait des salaires, ni l'appel au sacrifice pour la patrie, n'entraînent un nombre suffisant de femmes dans la mobilisation industrielle du pays. Partant du point de vue que la guerre moderne est devenue un duel entre deux groupements d'industrie nationale -dans laquelle des deux côtés du front, toute la population est englobée directement ou indirectement, et où l'essentiel est de déclencher la mobilisation industrielle dans le minimum de temps et avec une régularié parfaite12- aujourd'hui les gouvernements préparent dans tous les pays la conscription forcée des femmes en vue de l'organisation sociale et industrielle et du service militaire auxiliaire en cas de guerre. Puisque en général, les femmes ne sont pas suffisamment conscientes de cette menace qui pèse sur elles, le plan de campagne de la lutte contre la guerre insiste particulièrement (voi rubrique II, partie Théorique, sous la lettre L) sur une propagande spéciale à faire entre les femmes par elles-mêmes.
- Caractère international de la lutte contre la guerre.
Il va de soi qu'entre les Etats groupés entre eux qui font la guerre contre un autre groupement d'Etats, il y aura des relations économiques, sociales et morales de plus en plus intimes afin que le tout fonctionne comme une véritable unité technique. En cas de guerre, il est encore du devoir des antimilitaristes de briser cette unité fatale. Dans ce but, il faut qu'ils créent eux-mêmes officiellement et souterraiement une unité morale et organisatrice avec les camarades des autres pays. Qu'on se pénètre donc de cette idée que les liens avec les camarades d'autres nationalités ne sont jamais trop fortement noués.
Les résistants à la guerre des différents pays doivent se consulter continuellement (par exemple les résistants à la guerre britanniques et hollandais, pour s'entendre au sujet d'une opposition systématique à une gureer éventuelle contre le Japon; les résistants à la guerre français, belges et éventuellement hollandais, pour s'entendre au sujet d'une opposition systématique contre une guerre éventuelle de leurs pays contre l'Allemagne). En outre, puisque pour les résistants à toute guerre, il faut que les relations antimilitaristes s'étendent en même temps dans les pays éventuellement ou officiellement hostiles, en vue d'une collaboration efficace contre toute préparation de guerre et toute guerre entre les pays en question. Tous ces points sont d'ailleurs élaborés dans le plan de campagne, comme on le voit dans la rubrique II, partie Pratique, à partir de la lettre T. A ce point de vue, des réunions d'antimilitaristes tenues aux frontièeres limitrophes, entre pays menacés de guerre entre eux, comme signalées sous la lettre T., N° 9, sont de la plus haute importance.
Quand les tentions politiques entre deux Etats augmentent, on doit dans les pays en question échanger ses conférenciers et ses orateurs afin de faire comprendre aux peuples des deux côtés de la frontière que dans le pays décrié et rendu antipathique par les autorités et la presse officielles, il existe encore de toutes autres forces que celles qui travaillent à la guerre. Qu'on se souvienne par example des voyages que l'antimilitariste japonais Kagawa fit à des moments critiques, en Chine, pour s'excuser après des Chinois de l'attitude belliqueuse du Japon officiel et pour les convaincre que dans son pays il y avait d'autres hommes et d'autres femmes, décidés à demeurer, dans n'importe quelles circonstances, fidèles à la solidarité internationale. A ce point de vue encore, les pacifistes catholiques polonais et allemands ont agi, il y a quelques années, d'une manière exemplaire des deux côtés de la frontière germano-polonaise. Qu'une campagne systématique contre la préparation de guerre entre deux pays, et menée en même temps dans les deux pays en question, peut prévenir de redoutables conflits armés, voilà ce que a été démontré par les pacifistes catholiques de l'Argentine et du Chili, en 1902, -action afficace symbolisée par l'érection mémorable de la statue de Christ des Andes, en 1904. Cette thèse fut confirmée à nouveau par les socialistes suédois et norvégiens en 1905, lors d'une campagne menée par la jeunesse socialiste qui menaçait les gouvernements des deux pays de refus de service militaire en masse et de grève générale en cas de déclaration de guerre.
- Ne pas attendre la dernière heure.
La guerre moderne ne peut donc pas être faite autrement que comme guerre totale, où chacun des Etats qui y participent, ne fonctionne que comme une unité morale-sociale-industrielle-militaire et éventuellement navale. La classe dominante met donc tout en jeu afin que, dans une guerre éventuelle, les peuples combattent, comme le constate les experts militaires Helle et Ache, “jusqu'à complet épuisement de leurs forces”; les engagements internationaux relatifs à l'interdiction de certaines et terribles formes de guerre, soi-disant pour humaniser le combat, ne sont pas même tenues; à cause des moyens de combat employés, continuent encore ces experts, les nouvelles guerres “prendront sans doute un caractère de lutte particulièrement horrible et acharnée”13 Dans ce sens, le président américain Coolidge a déclaré que dans une guerre éventuelle il y aura une mobilisation inouïe, non seulement des hommes et des industries, mais aussi des choses.14 En outre, le colonel Charles Coste a fait remarquer que cette mobilisation pour ainsi dire physique va de pair avec une mobilisation morale, tout aussi universelle que systématique.15 Elle est même préparée dans les plus petits pays, exception faite peut-être du Luxembourg, de Monaco, d'Andorre.
Si les résistants à la guerre attendent pour briser toute cette gigantesque organisation, jusqu'au moment d'une mobilisation éventuelle, ils arriveront trop tard, et cela d'autant plus, que la préparation morale de la guerre aura alors déchaîné les forces subconscientes des masses qui les entraîneront comme des courants impétueux. C'est ce qui ressort déjà clairement à la lecture de l'étude intéressante qu'Edward Glover a faite sur la guerre, le sadisme et le pacifisme.16
Ici, plus qu'ailleurs, il est nécessaire de regarder au loin pour prévoir l'orage. Souvent, nous avons attiré l'attention sur le fait que si les hommes ne sont pas éduqués et entraînés d'avence pour résister à la contagion morale de l'enthousiasme nationaliste, toute action pour empêcher la guerre échouera inévitablement au moment critique. Car derrière cet enthousiasme, agissent des forces psychiques puissantes. Parmi elles, on y retrouve la terreur collective des hommes primitifs et toutes sortes de forces psychiques qui ont agi dans le subconscient des individues dès leur enfance, aussi bien que l'idéalisme et le dévouement conscients les plus sublimes -n'oublions jamais qu'il y a encore un certain nombre d'hommes assez naïfs pour considérer l'idole nationale comme l'incarnation de tout ce qui est noble et pur. Dans cette enthousiasme, on retrouve surtout le besoin inconscient de se perdre dans n'importe quel enivrement, besoin qui hante des millions d'individus continuellement torturés par toutes sortes de misères et de mauvaises conditions sociales -travail mécanique dans des industries ou dans des bureaux taylorisés qui ne donne aucune satisfaction morale, chômage sans fin accompagné d'un ennui sans borne, état de subordination sociale irritante, emprisonnement dans des mariages insupportables, en somme insatisfaction continuelle de la vie ordinaire- et en même temps la soif instinctive d'une liberté illimitée. Ce besoin de se perdre ou bien de communier avec quelque chose de grand, est encore stimulé par amor fati, le goût du risque, cette tendance si typiquement humaine et pourtant si souvent négligée par les psychologues, les sociologues et les moralistes, qui pousse l'homme à jouer sa vie plusieurs fois même pour les choses les plus ridicules.. L'état d'éréthisme collectif qui caractérise l'enthousiasme nationaliste, est en outre fortement attisé par le mécanisme de la discipline militaire qui, comme l'a démontré le professeur hongrois Huzella17, fait retomber l'homme dans un stade plus barbare de civilisation, le stade pré-individuel où il n'y a plus de responsabilité personnelle. Même la musique qui apparemment n'a rien de commun avec la guerre, sert, -comme vient de le constater le psychiatre français Damaye, médecin-chef des asiles publics d'aliénés,- par sa puissance magique qui électrise les masses, “à entraîner les hommes et à les tromper sur les réalités qu'ils auront à affronter”. Certains hymnes patriotiques dont les paroles ne sont qu'une vide phraséologie ont eu plusieurs fois, par leur côté musical, une grande valeur suggestive et pour ainsi dire une signification ethnique, telle par exemple “la Marsaillaise” qui s'accorde admirablement avec le tempérament français. La nationalité, l'armée, et toute autre sorte de phénomènes et de conceptions collectives factices “sont des plus favorables à l'inspiration musicale... à condition qu'on les envisage de loin, en faisant abstraction de leurs réalités. L'art sert à masquer des horreurs ou à s'imaginer ce qu'on ne connaît point”; les airs musicaux les plus expressifs on été généralement composés “sous l'influence d'un état d'âme paroxystique de leur créateur... état d'âme éminemment susceptible d'impressionner dans le même sens les auditeurs”18.
C'est à juste titre que le professeur Duprat a constaté qu'il y a tout un déterminisme social séculaire qui, à des moments critiques, pousse pour ainsi dire inévitablement les individus et les masses dans la guerre19. Pour pouvoir s'y soustraire, on ne doit pas seulement participer jusqu'à un certain degré au déterminisme social nouveau, plus sublime, de la liberté et de la responsabilité humaine, mais aussi savoir exactement ce que l'on a à faire, et savoir également avec précision à quels points de vue, de quelle manière et dans quelle mesure, on peut compter sur la collaboration de ses camarades nationaux et internationaux. Le sentiment de la solidarité supranationale et universelle, la claire compréhension des relations politiques et sociales, le sens de la responsabilité en ce qui concerne l'avenir de l'humanité, doivent être préalablement éveillés, de telle manière qu'au moment critique, un nombre de plus en plus grand d'individus et de groupements d'hommes renconcent à se laisser entraîner par le déterminisme social traditionnel qui ne fait que précipiter les peuples dans l'abîme de la destruction. Il faut en même temps que chaque individu, aussi bien que chaque organisation en question connaisse exactement sa propre tâche pratique. Autrement, on ne peut que tomber dans un état chaotique d'insécurité et d'hésitation qui paralyse l'action directe collective nécessaire. Et cela d'autant plus parce que les résistants à la guerre qui ne seront probablement pour le moment qu'une minorité, doivent ménager et économiser systématiquement leurs forces, afin de ne pas gaspiller inutillement leurs énergies.
- Prévenir vaut mieux que guérir.
D'ailleurs, il est aussi naturel que raisonnable que le déterminisme social nouveau fasse appel non seulement aux forces spirituelles les plus sublimes des hommes, mais aussi aux instancts et aux passions plus primitives sur lesquels toute vie et toute civilisation sont inévitablement basées, comme par exemple l'instinct tout à fait justifié de la conservation: on doit rendre les hommes modernes conscients du fait qu'i!l n'y a aucun sens à mettre en jeu sa propre vie et l'avenir de la civilisation nationale et internationale dans un processus de meurtre et de destruction sans borne dont les experts militaires eux-mêmes reconnaissent que ce sera un immense attentat à tout ce que, dans le cours des siècles, l'humanité a péniblement produit en valeurs sociales, morales et spirituelles.
La guerre est devenue une folie collective réelle qui est basée sur une folie collective morale. A ce point de vue, le professeur Heering de Leyde a bien raison de mettre la guerre moderne sur le même niveau que das radikal Böse de Kant.
On comprendra maintenant pourquoi le plan de campagne insiste tellement sur les tâches individuelles et collectives à remplir afin de prévenir la guerre, et sur la nécessité d'une préparation morale et pratique, afin que chaque individu et chaque organisation en question, quelles que soient leur fonction sociale, soient toujours prêts à briser tout début de mobilisation par des actes individuels et collectifs.
- Eductation morale.
Sachons mettre à profit l'enseignement de nos adversaires! Les experts militaires répètent sans cesse qu'il ne peut pas y avoir de combat avant que les soldats aient réussi à surmonter leur peur individuelle et collective; que dans la guerre moderne, malgré l'abondance des moyens de combat mécanique, la chose capitale demeure comme autrefois, le moral des combattants, et que ce moral doit être soigneusement préparé. Selon eux, il est surtout nécessaire de faire comprendre à chaque combattant la tâche qu'il a à accomplir lui-même et le but de l'action commune en général. Le commandant Coste, comme le capitaine Liddell Hart concluent tous deux que dans la guerre, il ne s'agit pas en premier lieu de détruire et de tuer, mais de briser par tous les moyens possibles le moral, la volonté de l'adversaire20. Pendant la guerre, ceux qui la dirigent doivent continuellement stimuler le moral des troupes par des paroles et des actes. Car l'expérience enseigne que si la peur est contagieuse, le courage l'est aussi! Dans la lutte contre la guerre, il faut autant que dans la guerre elle-même, non seulement une organisation efficace et un sentiment de solidarité active, mais il faut aussi que les hommes soient continuellement poussés à l'héroîsme. D'où encore une fois la grande signification du refus de service individuel et collectif qui, surtout en des moments de tension, est à même d'éclectriser fortement des masses déjà plus ou moins susceptibles d'accomplir des actes réfractaires.
Comme l'éducation morale des combattants de la guerre, l'éducation des combattants contre la guerre doit se distinguer par le culte de l'offensive, ne fût-ce parce que, pour parler comme le commandant Sorb, “celui qui attaque a l'initiative, le choix du lieu et du temps”21. Tout doit être dirigé pour atteindre le plus rapidement possible le but envisagé. C'est pourquoi l'exaltation du patriotisme des adversaires devra être surpassé par l'enthousiasme infiniment plus noble inspiré par l'idée supra-nationale de l'humanité.
A bien considérer les choses, on peut dire qu'en général la grande masse n'est pas belliqueuse, mais qu'à des moments critiques, elle est entraînée dans la guerre, par de groupes relativement petits qui posent d'une grande compréhension psychologique, d'une organisation immense, et qui ne craignent pas d'employer pour atteindre leurs buts les moyens les plus ignobles, comme cela a été démontré entre autre par le camarade Ponsonby dans son livre “Falsehood in War-Timeé. C'est pourquoi notre regretté camarade Jos Giesen a insité sur la nécessité de former de notre côté également, des noyeaux antimilitaristes. Pour parler en termes bochévistes, il nous faut créer des brigades de choc, des groupes de pionniers toujours prêts à paer de leur personne et à tirer les marrons de feu.
Il faut que l'activité modèle de ces groupes frappe comme la foudre l'âme des masses et l'enflamme de telle sorte que celles-ci, en suivant spontanément l'exemple donné, se soustraient à toute contrainte sociale et morale exercée par la classe dominante.
Dans cet ordre d'idées, Jos Giesen a mis en avant une idée excellente. Constatant que dans certaines parties de la Hollande, il y a des localités entières où la grande majorité de la population est déjà, par conviction, antimilitariste et commence à agir dans ce sens, il propageait une épurationlocale, véritable sorte de sésarmement communal et régional. C'est à dire que dans de tels endroits, on devait s'efforcer de gagner par une action systématique toute la population22. Cette propagande devait être faite surtout par les habitants mêmes, y compris les femmes et la jeunesse, de telle manière que chaque trouvât l'occupation qui convienne le mieux à sa nature, et cela dans toutes les professions. Il faut même provoquer une véritable émulation dans ce domaine entre villages et villages, villes et villes, contrées et contrées, de sorte que finalement tout le pays soit mobilisé pour la paix.
Dans tous les cas on a à agir selon un tout nouveau code d'honneur. Déjà avant la guerre mondiale, Teixeira de Mendès, disciple de Compte, préconisait que, dans la lutte pour la paix, il s'agit encore davantage de sentiments que d'arguments. “Il faut sentir aujourd'hui énergiquement, envers la guerre de même qu'envers l'anthropophagie et l'esclavage, une horreur profonde, sans le minime sentiment de gloire, d'honneur ou d'excuse”23 Pour stimuler les sentiments nouveaux de sympathie et de respect pour tout ce que concerne la paix, on doit, à certaines dates et à l'occasion de certaines événements, organiser des campagnes spéciales pour la paix (visites à domicile, distribution de tracts, représentations théâtrales, cortèges, etc) dans lesquelles chaque résistant à la guerre a à remplir son rôle spécial – campagnes suivies de réunions des combattants où chacun rend compte de ses actes et de ses expériences et où on prépare des campagnes nouvelles.
Dans les endroits où de telles campagnes ne sont pas encore possibles, on doit se fixer des buts plus modestes, et s'efforcer de recruter surtout les femmes et la jeunesse. Quant aux résultats qu'on peut atteindre de cette manière, on le sait déjà par l'exemple de la lutte antimilitariste opiniâtre par le pasteur Schermerhorn et ses courageux camarades de Nieuwe Niedorp (Hollande du Nord). Ils commencèrent cette lutte au début de ce siècle et ils la poursuivirent avec acharnement même pendant la période difficile de la mobilisation de l'armée néerlandaise de 1914 à 1920. La guerre à la guerre se propagea finalement de maison en maison. Quand, en 1932, la police voulut, à Nieuwe Niedorp, arrêter un réfractaire, toute une partie de la population se leva pour protéger le jeune homme, de sorte que les gardiens de l'ordre officiel durent reculer. Ce ne fut que plus tard, et dans un autre endroit, où le réfractaire avait été appelé par son travail, et où les idées antimilitaristes n'étaient pas encore aussi répandues que la police réussit à arrêter ce réfractaire. Mais si les travailleurs, là-bas, s'étaient aussi solidarisés pour le défendre, si tous les camarades, tous les hommes s'étaient dressés devant lui, peut-être qu'alors les agents de police mêmes auraient pris son parti! Moi-même, j'ai déjà été une fois arrêté par des gendarmes qui me déclarèrent ourvertement avoir honte du travail qu'ils accomplissaient et qu'ils espéraient que le jour ne tarderait pas à venir où les principes pour lesquels on allait m'emprisonner, triompheraient. A quoi je répondis: “Ce triomphe dépend aussi de vous. Je viens de lire que les agents de Boston ont fait la grève, pour réclamer une augmentation de salaire. Chez nous, en Hollande, une partie importante des agents de police sont membres du parti socialiste. Du moment que vous aussi pouvez faire la grève, pourquoi ne la feriez-vous pas pour vos principes internationaux?”
- L'heure d'agir a sonné!
Ce dont il s'agit en premier lieu, c'est que tous les résistants à la guerre comprennent personnellement qu'ils sont impliqués dans une lutte permanente contre un ennemi qui attente non seulement à leur propre vie, mais à la vie de toute l'humanité et dont le pouvoir criminel peut être sapé et attaqué le plus facilement à l'instant même, c'est-à-dire en temps de paix. Heureusement le nombre de ceux qui commencent à reconnaître cette vérité élémentaire augmente de jour en jour, non seulement parmi ceux dont la propagande est basée sur la responsabilité individuelle vis-à-vis de la guerre, comme notre camarade Ponsonby, auteur de “Now is the Time” mais aussi parmi ceux qui considèrent la lutte contre la guerre, en premier lieu comme une affaire d'organisation et de masse. Dans son essai récent, concernant le mouvement ouvrier et la guerre24 Bjarne Braatoy insiste, lui aussi sur la nécessité de combiner l'efficacité de l'action avec l'économie de forces et de concentreer tous ses efforts pour prévenir la guerre. Il regrette même sincèrement que le mouvement international de travailleurs n'ait pas encore réussi à créer des organisations techniques suffisantes pour pouvoir diriger effectivement une action collective des masses en vue de rendre impossible le déclanchement d'une guerre éventuelle. C'est d'ailleurs aussi le point de vue du Bureau International Antimilitariste, de Heemstede (Hollande), et de l'Association Internationale des Travailleurs, de Madrid.
On a d'ailleurs pu constater que depuis quelques années, dans le monde bolchéviste également, on commence à comprendre la nécessité d'une organisation nationale et internationale efficace pour combattre la guerre, comme cela a été prouvé par le Congrès contre la Guerre d'Amsterdam de 1932. Si nous avons des objections à faire contre la tactique des bolchévistes vis-à-vis de la guerre et sa préparation, cela ne concerne pas leur propagande théorique pour un front uni antimilitariste, mais leur acceptation pratique de toute la “guerre totale”, (y compris la conscription, la guerre chimique, électrotechnique et bactériologique) pour la défense nationale de la Russie et pour la défense internationale de la révolution. Toutefois, c'est de la plus haute importance que dans ces milieux aussi, on ait commencé à faire de la propagande pour le refus de fabriquer et de transporter des engins de guerre et de munitions, pour le refus de service en masse et la grève générale, et qu'on s'y montre plus ou moins sympathisant avec les objecteurs de conscience -du moins pour autant que ceux-ci se trouvent hors de la Russie. Car dans la Russie stalinienne, nos camarades réfractaires sont souvent persécutés plus sévèrement qu'autrefois dans la Russie tsariste.
- Les point vulnérables du système de la guerre.
Pour en revenir aux questions pratiques, il y a dans la guerre moderne une relation fixe entre les besoins continuels de chaque division et la production industrielle nécessaire à cela; si cette dernière subit plus ou moins un dérangement quelconque, la première en subit nécessairement le contre coup; si la production tarit, toute la division est impuissante. Si l'industrie en question produit suffisamment, mais que ses produits ne peuvent pas arriver au front, le résultat est identique! C'est pourquoi les experts militaires considèrent les liaisons entre le front et l'arrière comme le point le plus vulnérable, le véritable talon d'Achille de toute l'organisation guerrière. C'est donc sur ce point qu'il nous faut diriger surtout nos attaques.25
En général, on peut dire que la guerre est un fonctionnement aussi parfait que possible de 3 facteurs différents:
- Front (armée, flotte aérienne, flotte navale)
- Lignes de liaison
- Arrière
et ces trois facteurs sont dans une interaction et une interdépendance continuelles. L'arrière doit fonctionner comme une source inépuisable de réserves militaires, de moyens de combat, de provisions, de vêtements, etc. Dans ce but, la production nationale doit être poussée à son maximum, ce qui exige en outre un afflux continuel de matières premieères et de toutes sortes de marchandises à distribuer; cela veut dire que, non seulement entre le front et l'arrière, mais aussi entre l'industrie nationale et les matières premières des industries en question, les lignes de liaison, autrement dit, le système des transports, apparaît encore une fois comme le talon d'Achille. Que chacun donc se rende compte sur son terrain du devoir qu'il a à remplir et examine dorénavant exactement ce qu'il a à faire ou à ne pas faire en cas de menace de guerre.
Dans le plan de campagne en question, on trouvera sous la rubrique I, lettre E, N° 2, une note concernant le fonctionnement de ces organisations dans le système guerrier provient du fait qu'en temps de guerre, toute la population nationale est assujettie, au point de vue de distribution des marchandises, à un véritable système de rationnement de prison. Puisqu'alors la distribution prime ainsi la production, la signification des organisations coopératives qui sont essentiellement de nature distributive, devient dans la vie sociale en temps de guerre beaucoup plus importante qu'en temps de paix, lorsque la production prime la distribution, comme c'est en général le cas dans le système capitaliste. On comprend donc l'importance que doit avoir dans la lutte contre la guerre totale la non-coopération complète des coopératives.
- Travaux et métiers à la base de la guerre.
Quant à la production immédiatement nécessaire à la guerre, celle-ci est en premier lieu, basée sur la production du charbon et des métaux, comme cela a été démontré dans le schéma de Verlinde, reproduit dans le plan de campagne, rubrique II, partie Théorique, lettre N, note. Selon le rapport américan établi par le Comité des Sanctions Economiques, et publié par Evans Clarc, la puissance des clés du royaume de la guerre est entre les mains des industries suivantes:
- Industrie de fer et de l'acier
- Industrie des machines
- Industrie chimique
- Mines de fer
- Charbons
- Huiles26
Si l'on parvient à paralyser l'une de ces sources économiques ou à empêcher que ses produits soient transportés, la guerre ne tardera pas à être arrêtée net. Quant au pétrole par exemple, produit industriel dont la disette a été tellement décisive pour la défaite des Centraux en 1918, on commence de nos jours en France à le nommer la matière impériale. Ailleurs, on le considère comme le “sang de guerre”. Ces expressions en disent long sur la tâche à remplir par tous ceux qui travaillent dans les huiles minérales, puits, pipe lines, tanks, etc.
Le corps gigantesque de la guerre nationale ne peut pas non plus fonctionner si une partie importante de son système nerveux, représenté par les postes, télégraphe, téléphone et la radio est paralysé. Dans Schwartes, “Die Technik im Kriege” (1920), il est démontré quel rôle immense a déjà joué pendant la guerre mondiale le système des communications et combien depuis 1914 ce système s'est développé. Ce système devient encore plus indispensable dans une guerre où la technique moderne est utilisée dans toutes ses applications. Il y a déjà plusieurs pays où le mouvement travailliste a compris qu'en temps de mobilisation et de guerre, le devoir de milliers de fonctionnaires, est justement de ne pas fonctionner.
Mais à part cela, le monstre national guerrier ne peut agir efficacement au point de vue stratégique que pour autant que le peuple en question s'est laissé ensorceler par la fiction de l'union sacrée et que dans son âme les passions de violence, de conquête et de victoire -en un mot, tout ce que les psychologues modernes comprennent sous le nom d'agressivité- soient déchaînées.
Tous les experts militaires déclarent unanimement que la loyauté de toute la population est un facteur indispensable pour mener à bien l'entreprise belliqueuse. En effet, comment celle-ci pourraît-elle autrement remplir sa tâche meurtrière à la fois surhumaine et inhumaine? Il faut que la grande masse soit amenée à un état d'âme exceptionnel: toute sa conception de la vie, toute sa morale et tous ses sentiments doivent être modifiés et altérés. La haine contre l'”ennemi” à combattre doit, selon eux, être cultivée même par les moyens les plus bas. Pendant la guerre mondiale, on a dans tous les pays, “falsifié systématiquement tous les faits et médit honteusement de ses adversaires au moyen de la presse, ce qui fut non pas seulement permis par les autorités, mais même favorisé, alors que chaque essai de juger les choses objectivement et justement était flétri et pui comme haute trahison”27. Qu'on se souvienne de “Falsehood in War-Time” de Ponsonby (1928) et de “Justice in War-Time” (1916) de Bertrand Russell. Tant que les journalistes, les publicistes, les hommes de lettres, etc ne brisent pas avec cette habitude exécrable et continuent en temps de mobilisation et de guerre à mentir et médire au service des gouvernements et des clans financiers et économiques intéressés, il est clair que c'est aux typographes qu'incombe un grand devoir à remplir!
Au Xe Congrès pour le Refus de Servir, en Hollande, Albert de Jong a attiré l'attention sur le fait, qu'en Espagne -où la tactique de la responsabilité en ce qui concerne le travail à exécuter, a pénétré déjà profondément dans les masses- pendant un conflit social, à Barcelone, tous les typographes de la ville refusèrent tout simplement de composer ou d'imprimer des ordres et des manifestes militaires ainsi que tout ce qui se rapportait à la lutte sanglante. Il va de soi qu'une telle censure morale ne doit pas se borner seulement à des manifestations de de genre. Comme on le sait, les guerres ont toujours été précédées par des campagnes de médisance et par tout un système de suggestion, devant éveiller dans l'âme du peuple des sentiments de haine, de violence et de vengeance, contre l'ennemi futur. C'est donc aux typographes à protéger l'esprit national contre de telles influences funestes, en empêchant simplement oute possibilité de publication relatives à ce genre de propagande. Les typographes sont une force sociale très importante parce qu'ils constituent une main d'oeuvre éduquée et qu'en cas de grève, leur travail ne peut pas être immédiatement remplacé. Depuis quelques années un nombre croissant de typographes hollandais, organisés dans la Fédération Syndicale Internationele, commencent à comprendre quelle est l'obligation morale qui leur incombe afin de se préparer collectivement au refus du service industriel vis-à-vis du militarisme et de la guerre. Ils se plaignent cependant que malgré les résolutions antiguerrières passées par les Congrès de la F.S.I. à Rome, Paris et ailleurs, dans le mouvement ouvrier organisé, toute éducation antimilitariste systématique soit complètement négligée, et déclarent ouvertement que la faute n'en est pas aux ouvriers en question, mais plutôt aux leaders syndicalistes (Trade Union leaders) qui sont responsables du fait que même les résolutions antiguerrières les plus éloquentes de l'Internationale Socialiste et de l'Internationale Syndicale restent lettre morte.
C'est pourquoi il est du devoir des résistants à la guerre de mettre à l'ordre du jour de toutes les organisations virtuellement impliquées dans la lutte antimilitariste, la nécessité d'une préparation systématique pour l'action directe contre toute guerre. Cetté préparation doit avoir un double caractère. D'un côté, elle doit être une instruction générale dans le sens de cet exposé; d'un autre côté elle doit donner une instruction spéciale relative à la profession ou au métier de chaque travailleur envisagé, comme cela a déjà été fait par Verlinde pour les mineurs. Voir le plan de campagne contre toute guerre, rubrique II, partie Théorique, Lettre N? Note.
Tout particulièrement aujourd'hui -où l'on constate dans le monde ouvrier une régression redoutable vers les conceptions d'août 1914, et où dans les Congrès socialistes et ceux de la F.S.I. Apparaît une tendance à renoncer à l'action directe contre toute guerre en faveur de la défense nationale- il est du devoir de chaque ouvrier vraiment antimilitariste de prendre l'initiative d'une campagne, menée par les travailleurs eux-mêmes, afin de changer de bas en haut la mentalité des organisations en question.
- Les intellectuels et la guerre.
D'ailleurs, il n'y a pas de raison pour s'en remettre uniquement aux travailleurs manuels. Ce qui est tout aussi important pour notre cause, c'est de gagner les travailleurs intellectuels, car dans la société actuelle, ce sont eux qui forment et dirigent surtout l'opinion publique: on peut même dire qu'ils créent la mentalité des peuples. N'oublions jamais que malgré toutes les lois et toutes les sanctions pénales, malgré les casernes, les armements et les prisons, c'est l'esprit qui dans la vie sociale a toujours le dernier mot. C'est ainsi par exemple qu'en France, l'Ancien Régime a pu se maintenir tant que les masses l'ont considéré comme normal ou même d'essence divine; mais quand, au XVIIIème siècle, les idées des intellectuels anglais et français réussirent à pénétrer les différentes couches sociales, une radicale transformation de toute la société devint alors inévitable.
Le rôle immense des intellectuels est apparu dans toute son ampleur depuis les travaux remarquables d'Alfred Fouillée sir l'Idée-force. Il a montré que “toute conception, imagée ou même abstraite possède une vie propre, tend à évoluer, à progresser, à faire son chemin dans l'esprit et dans le monde. C'est un germe actif, une poussée vitale qui aspire non seulement à persévérer, mais à se développer dans son être, à grandir, comme une plante, de l'ombre intérieure où elle est née, vers la lumière du soleil où elle peut s'épanouir et fructifier.” On doit même constater qu'à plusieurs points de vue, l'imaginaire est la source la plus sûre et la plus fréquente du réel. Car les pensées ne sont pas seulement des phénomènes purement intellectuels, mais des conceptions et représentations qui sont en même temps déjà un commencement d'action. Malgré un peu d'étroitesse de vue et une certaine naïvité, Coué avait bien compris ce pouvoir créateur des idées28.
C'est pourquoi les marchands de canons, les impérialistes, les grands brasseurs d'affaires on mis à leur service une presse puissante, véritable directrice des consciences, qui influence systématiquement l'opinion publique pour la conduire dans la voie qui leur plaît. C'est pourquoi les gouvernements de tous les pays contrôlent rigoureusement les idées fondamentales qui sont à la base de l'instruction publique, des universités et des églises. Sans la collaboration continuelle de centaines de milliers d'intellectuels dans tous les domaines des sciences et des arts, le régime en vigueur ne pourrait subsister une seule minute.
Il y a quelques années, à la Conférence sur les méthodes modernes de la guerre et sur la protection des populations civiles, tenue à Francfort, en janvier 1929 -j'ai insisté sur le fait29 que les intellectuels n'ont pas seulement inventé et élaboré tout le système de la guerre scientifique moderne (guerre chimique, électrotechnique, bactériologique, guerre aérienne qui se fera jusque dans la stratosphère)- qu'ils ne sont pas seulement responsables de la découverte d'innombrables gaz asphyxiants, mais aussi de ces gaz délétères que sont le mensonge, l'hypocrisie et la haine. Ce sont les intellectuels qui ont corrompu l'instruction de la jeunesse, la religion, l'opinion publique, le droit, l'histoire, l'art, la sociologie, la philosophie, en un mot toute l'ecyclopédie des sciences et des arts, toute la mentalité sociale, en l'asservissant au Moloch nouveau: la Patrie. C'est pourquoi, dans le plan de campagne, rubrique I, sous la lettre H les différentes tâches à accomplir pour le refus de service intellectuel et moral, sont exactement envisagées, aussi bien au point de vue négatif (méthodes d'abstention) qu'au point de vue positif (méthodes constructives).
Il s'agit avant tout de libérer les individus et les masses de toute cette suggestion nationaliste qui est le facteur essentiel préparant les peuples à la guerre. Il faut arriver à une véritable désintoxication morale et surtout arriver à ce que les individues et les collectivités apprennent à se désuggestionner eux-mêmes.
Du moment que ce sont les intellectuels qui, en premier lieu, sont responsables de la mentalité belliqueuse des peuples et des méthodes infernales de la guerre, et puisque d'un autre côté, ce sont eux qui ont le pouvoir de transformer les idées populaires dans un sens vraiment humain, il faut faire surtout parmi eux une propagande spéciale, pour qu'ils renoncent enfin à la prostitution intellectuelle et morale, consciente ou inconsciente, de leur esprit, et qu'ils suivent l'exemple courageux d'hommes et de femmes tels que Bertrand Russell en Angleterre, Paul Langevin en France, Maurice Lecat en Belgique, Hélène Stöcker en Allemagne, Kagawa au Japon, ainsi que toute la phalange illustre d'esprits vraiment nouveaux qui s'élèvent de nos jours pour lutter contre toute guerre et toute préparation de guerre30.
Dans cet ordre di'idées, citons le livre remarquable du Dr Gertrud Woker, directrice du Laboratoire de biologie physique et chimique de Berne, concernant la guerre par les gaz et les bombes incendiaires31 qui mérite d'être universellement connu; citons l'activité infatigable de J. Ude de Graz, professeur de morale catholique, celle du théologien protestant Heering de Leyde, et celle aussi de la Société pour l'Histoire Nouvelle (New History Society), à New York.
A ce point de vue, l'attitude des 80.000 instituteurs français qui refusent d'empoisonner la jeunesse par un enseignement chauviniste, nationaliste et militariste, mais qui, au contraire, s'efforcent de diriger la conscience de leurs élèves vers une compréhension réciproque des peuples, doit être sans cesse rappelée et citée en exemple32.
Lors d'une entrevue récente avec M. le Professeur Langevin, de l'Ecole de chimie et de physique de Paris, -qui s'intéresse déjà depuis des années à la question des intellectuels et de la guerre- j'en ai conclu que le moment est favorable pour entreprendre une croisade dans ces milieux. C'est aussi l'opinion du sociologue américain Clarence Marsh Case, auteur de “Non-Violent Coercion”, qui vient de m'écrire que pour créer un mouvement antiguerrier parmi les intellectuels des Etats-Unis, les conditions semblent être auhourd'hui favorables.
- Faut-il étatiser les industries de guerre?
En attendant, de différents côtés, on fait une propagande ardente pour l'étatisation des industries de guerre. Indigné, à juste titre, à cause d'une industrie privée, qui ne tient aucun compte des véritables intéreêts nationaux ou humains et que entrave et rend impossible tous les mouvements qu'on entreprend pour établir la paix dans l'univers33 on exige que toute la fabrication du matériel de guerre tombe sous le contrôle des Etats et que l'industie privée soit complètement abolie. Sans doute, il est possible qu'en agissant ainsi, les gouvernements modernes parviennent à se soustraire aux tentacules d'un groupement capitaliste essentiellement a-national et privé de tout sens de responsabilité humaine. Mais la fabrication des engins de guerre n'en est pas par cela abolie:
- Gertrud Baer, de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté, a bien constaté que ce remède ne s'attaque pas à la racine du mal, les industries d'Etat, elles aussi, cherchant à faire des bénéfices et ayant une production supérieure à leurs besoins34.
- Gleissig a démontré, dans son exposé concernant les industries de guerre et les entreprises publiques (édité par Globus, Budapest), qu'ainsi, par l'étatisation des fabriques, “on obtiendra plutôt des usines de matériel de guerre une capacité plus complète”! En effect, tout serait alors centralisaé et rationalisé comme cela se fait actuellement en Russie. Ce nouveau monopole d'Etat donnerait aux gouvernements une force redoutable.
- Du fait que la production de guerre serait entre les mains de l'Etat, elle obtiendrait une sanction légale sinon morale; on distinguerait alors entre production de guerre autorisée et non autorisée, de même qu'on fait à la S.D.N. Une distinction entre des guerres permises et non permises, ce qui rendrait beaucoup plus difficile l'abolition de toute guerre et de toute préparation de guerre, et l'opinion publique, de nature plutôt paresseuse, ne s'inquiéterait plus de ce qui serait officiellement sanctionné.
- A notre époque d'étatisme déjà si fatalement enraciné, le pouvoir de l'Etat centralisateur et disposant du monopole de la violence serait d'autant plus fortifié vis-à-vis du peuple lui-même.
- Il est certain que dans de telles industries vitales pour l'Etat, les gouvernements prendraient des mesures très strictes vis-à-vis des ouvriers étatisés, en leur retirant le droit de grève et en les isolant de leurs camarades de sort par des avantages matériels, de sorte que l'existence de ces ouvriers privilégiés et celle d'autre part de spécialistes de la guerre scientifique, créerait une arme redoutable entre les mains de l'Etat contre les masses populaires.
- Une fois étatisées, les industries de guerre ne se trouvant que dans un nombre restreint de pays, elles créeraient pour les gouvernements priviligiés des monopoles mondiaux immenses, dont tous les pays qui ne produisent pas eux-mêmes ce qui leur est nécessaire pour la guerre, deviendrait dépendants, de sorte que la possession de ces monopoles d'2tat finirait par être un moyen de chantage et de pression politiques et économiques, encore plus que cela n'est le cas aujourd'hui, où les industries privées conspirent avec certains gouvernements, pour obliger les Etats en quête de matériel de guerre, à agir selon les intérêts politiques et économiques de ces pays producteurs privilégiés.
Il ne séagit donc pas de s'efforcer de chasser ainsi le Diable par Belzébuth, mais de lutter pour le désarmement total et universel, et l'abolition complète des industries de guerre. D'ailleurs la chose essentielle est que les travailleurs eux-mêmes commencent à introduire dans leur lutte pour le contrôle de toute la vie économique, une lutte contre la fabrication des armes et des munitions, par la non-coopération, le boycottage, etc et qu'ils exigent que les ouvriers des usines de guerre soient incorporés dans des activités ayant une valeur sociale.
Lehmann-Russbüldt a calculé que le nombre des hommes qui travaillent dans les munition est par rapport à la population totale, dans la proportion de
1 à 2.000
et que celui des munitionnaires et de ceux qui en profitent (politiciens vendus et journalistes, genre Shearer, y compris) est de
1 à 100.00035.
S'il y avait dans le monde international une certaine solidarité, ce serait très facile de résoudre le problème financier qui se poserait lorsque tous ces travailleurs cesseraient leur oeuvre de mort. Il serait même plus avantageux de pensionner tous ces hommes dont le total ne dépasse pas le 4% des 25 millions de chômeurs actuels!
D'ailleurs, après la guerre mondiale, les alliés ont obligé les entreprises de Krupp à transformer en quelques mois leurs fabriques de guerre, en fabriques d'objets utiles.
Cette question doit donc être mise à l'ordre du jour par tous nos camarades dans toutes les organisations ouvrières de l'univers.
- Sans argent, pas de guerre!
De même qu'il faut pour faire la guerre une intelligence et un enthousiasme immenses -quelque pervertie que soit cette intelligence et quelque fou que soit cet enthousiasme- il faut aussi pour faire la guerre de l'or par milliards. Les Romains n'avaient -ils pas déjà déclaré que l'argent est le nerf de la guerre? Toute déclaration de guerre va de pair avec une émission d'emprunts et une augmentation des impôts. Le refus collectif et public de souscrire aux emprunts et de payer les impôts pourrait, en cas de participation suffisante, ébranler toute la machine de guerre, surtout quend une telle action collective se combinerait avec différentes sortes de refus de services militaire, économique, social et moral.
- Nos chances de réussite
En effect, pour empêcher la guerre, il n'est pas nécessaire que sur le front, tous les soldats refusent leur travail militaire, ni que, à l'arrière, tous les ouvriers fassent la grève, ni que, entre le front et l'arrière, les communications soient complètement coupées. Si, sur le front, une partie importante des soldats cessent d'obéir, et si, à l'arrière, dans l'industrie, un grand nombre d'ouvriers cessent de travailler -surtout dans les industries d'importance primordiale- si en même temps une grande quantité d'hommes cessent d'assurer les transports, de sorte qu'en différents endroits, le trafic commence à être sérieusement entravé, cela suffit pour que la guerre soit déjà enrayée. Sans doute, il nous faut diriger toute notre action sur la grève générale et sur le refus de service militaire général, dans l'espoir d'atteindre ainsi le maximum d'oppositions à la guerre. Mais nous n'avons pas besoin d'une collaboration de 100% dans touts les les domaines pour pouvoir réussir. Il suffit par exemple qu'il y ait dans certaines professions une défection de 9%, dans d'autres de 60%, dans une autre de 17% et dans d'autres encore de 50%, etc etc et cela peut être déjà suffisant pour saper la mobilisation et la guerre, de telle manière que le gouvernement doive renoncer à ses plans belliqueux.
Il est même possible d'arrêter complètement une guerre si on arrive à obtenir dans 3 ou 4 industries capitales seulement, une défection de 100%, de 90% ou même de 80% ou de 70%. C'est ce que la Fédération Socialiste de l'arrondissement de Charleroi a déjà compris en 1905. Karl Liebknecht souligne dans son libre de 1907, concernant le militarisme et l'antimilitarisme, que les socialistes belges déclarèrent alors indispensables pour pévenir la guerre:
- la grève générale des cheminots pour rendre impossible la mobilisation des troupes
- la grève générale des mineurs afin de soustraire aux belligérants le combustible nécessaire aux trains et aux bateaux de guerre
- la grève générale dans les docks et les fabriques de munitions36.
Ferdinand Domela Neiwenhuis a déclaré, lui aussi, dans son livre “Vredesboekje” ('Livret de la Paix, 1915) que ce sont surout les travailleurs des transports, les cheminots et les mineurs qui, réunis, peuvent rendre impossible toute guerre. Ces trois forces conjugées peuvent donc à elles seules agir à la façon d'une véritable Trinité pacifique! Domela Nieuwenhuis a très justement constaté que pour l'abolition de la guerre, les travailleurs on à accomplir une tâche civilisatrice. Ce dont ils sont capables, on l'a vue en Angleterre, en 1919-1920, quand les mineurs, les cheminots et les travailleurs des transports se réunirent en une Triple Alliance pour combattre la guerre qui risquait d'éclater et quend tout le mouvement travailliste anglais se prépara résolument à la grève générale. Ils obligèrent le gouvernement à satisfaire leurs demandes suivantes:
- Retrait de la loi sur la conscription
- Rappel de toutes les troupes britanniques en Russie
- Libération de tous les réfractaires emprisonnés
- Abolition du blocus contre la Russie soviétique37.
Et ainsi, ils furent à même d'empêcher le gouvernement britannique d'entrer en guerre contre la Russie révolutionnaire aux côtés de la Pologne réactionnaire.
Un fait, en général par trop oublié, est celui-ci: en 1917 les travailleurs argentins obligèrent par l'action directe leur gouvernement qui se préparait à entrer en guerre aux côtés des Alliés, à renoncer à son projet belliqueux38.
- Opposition technique à la guerre ['sabotage']
D'ailleurs, que l'on n'oublie pas ce qui peut déjà être réalisé par un petit groupement d'hommes bien déterminés et parfois par un seul homme, en entravant efficacement la préparation technique de la guerre. Nous condamnons toute destruction brutale de machines, d'instruments et de produits, et tout sabotage qui attente à la vie humaine, mais nous n'avons aucune objection contre des mesures prises par des antimilitaristes en temps de mobilisation et de guerre pour paralyser le trafic, en rendant impraticables les routes, les rails, les ponts, etc à condition cependant qu'on mette le signal de danger.
Le général-major Max Ronde a constaté, dans son livre sur “l'Espionnage de guerre de d'industrie”, que pour mettre un pays dans l'impossiblité de faire la guerre, le sabotage a à jouer un rôle important. Il n'hésite même pas à déclarer qu'on doit dans ce but: arrêter les industries en détruisant les machines, couper le courant électrique, incendier les stocks de marchandises, organiser des attentats par les bombes, endommager des locomotives et des rails, causer des dommages à l'agriculture, répandre des maladies contagieuses parmi le bétail39. Qu'un tel sabotage soit permis, devant le Dieu de guerre des Allemands, des Anglais, des Français, des Hollandais, etc – c'est possible! Quant à nous, nous n'allons pas si loin. Mais nous sommes convaincus que quand une classe dominante s'efforce d'employer toute l'industrie et toute la technique d'un pays pour déchaîner une guerre et commettre ainsi un attentat, non seulement contre le peuple combattu, mais aussi contre son propre peuple et tout ce que reste encore d'humanité et de civilisation, nous avons le droit de rendre -de la manière la plus prudente et la plus efficace- inutilisable pour son jeu criminel, tout appareil technique national. Dans chaque profession, nos camarades de lutte ont à examiner consciencieusement comment ils peuvent arrêter la marche de leur industrie en épargnant autant que possible même les machines. Souvent, il est suffisant d'enlever une seule pièce essentielle pour que tout une branche de production soit paralysée. Tout le monde sait ce que l'on peut faire dans certaines circonstances avec une simple poignée de sable. Les antimilitaristes ont depuis longtemps reconnu la nécessité de couper les fils téléphoniques et télégraphiques. Tout ce qui concerne cette question est indiqué dans le plan de campagne, rubrique II, partie Théorique, lettre N, note.
- Nécessité de la décentralisation de la lutte contre la guerre
Les expériences faites aux Indes ont démontré que si un puissant mouvement d'action directe se déploie, le gouvernement combattu se hâte de faire arrêter les leaders du mouvement en général, aussi bien que les leaders des mouvements loceaux. Dans le journal militaire hollandais “Mavors” de juillet 1932, le leiutenant-colonel Fruyt van Hertog a déclaré, dans un article concernant la psychologie des masses, qu'en cas de résistance, le premier devoir du gouvernement est de mettre la main sur les meneurs. On doit pour ainsi dire décapiter les masses, c'est-à-dire les priver de leurs leaders. C'est pourquoi, dans la rubrique II, partie Pratique, lettre V, on trouve mentionnées plusieurs mesures préventives, visant la possibilité d'une action efficace des masses, même si tous les chefs étaient arrêtés, bannis ou tués.
- Nécessité de faire connaître partout et dans tous les milieux le Plan de campagne contre toute guerre et toute préparation de guerre.
Il m'a semblé nécessaire de présenter cet exposé afin de commenter quelques points essentiels du plan de campagne en question. J'espère que quant au reste, le Plan lui-même dira ce qu'il a à dire. Je vous prie d'étudier avec toute votre attention ce projet et d'apporter votre collaboration pour le rendre encore plus complet et plus exact en même temps.
Quand un plan de campagne définitéf sera ainsi établi, il faudra le répandre partout dans l'univers, soit ouvertement, soir en secret. J'insiste cependant sur ceci: il est de toute importance que nous publions, là où cela sera possible, franchement, notre stratégie et notre tactique, sans nous soucier d'une opinion publique éventuellement hostile, ni des réactions des autorités officielles. Si c'est aux soldats de la guerre à risquer tout en temps de guerre, c'est aux soldats de la paix à risquer tout dans une mobilisation systématique contre la guerre en temps de paix est beaucoup moins risqué et beaucoup plus pratique que risquer tout seulement en temps de guerre! Différer ses risques jusq'au moment de la mobilisation et de la guerre, c'est en somme les augmenter et diminuer les chances de réussir.
En terminant, je veux vous indiquer un moyen de publier très aisément ce plan de campagne contre la guerre et sa préparation dans les pays où il y a une certaine liberté de presse et de pensée. Il se peut cependant qu'on y applique des sanctions contre celui qui publie et propage ce système. Mais, il y est encore permis à la presse de donner des comptes rendus objectifs d'assemblées locales, nationales et internationales, quel que soit le sujet traité. Il est donc possible, dans ces pays, de publier par le moyen des journaux et d'autres périodiques, et tout à fait objectivement, qu'il s'est tenu, en Angleterre, vers la fin de juillet 1934, une Conférence des résistants à la guerre, où l'on a discuté un plan de campagne contre toute guerre et toute préparation de guerre, et de faire suivre la nouvelle du texte intégral du plan. On peut éventuellement ajouter qu'à plusieurs points de vue, on n'est pas d'accord, ni avec ce plan, ni avec les commentaires donnés dans cette conférence. En attendant, le plan sera lancé dans le monde et fera son chemin lui-même...
- POST-SCRIPTUM
Le lecteur est prié de bien vouloir prendre en considération que le plan de campagne présenté à Welwyn, à l'Internationale des Résistants à la guerre, est le premier essai de ce genre. Quoique l'auteur se soit efforcé de le rendre aussi exact et complet que possible, il est convaincu que ce projet est susceptible d'être revu, corrigé et complété. C'est pourquoi il est très reconaissant à Wilfred Wellock (Angleterre) d'avoir proposé, à la Conférence de Welwyn, que le Plan soit soumis à une étude serrée de la part des membres du Conseil International et des sections de l'Internationale des Résistants à la guerre, et de ce qu'on ait déjà formé, en Angleterre, un comité spécial pour étudier ce projet. Du côté britannique, on a émis en outre une proposistion, celle de baser sur le Plan un Manuel de la Guerre à la Guerre, qui doit être édité officiellement par le W.R.I. en différentes langues. Tout cela a surpasé l'attente de l'auteur, tout en réalisant ses espoirs.
D'autre part, Eugène Lagot (France) a proposé que le Conseil International du W.R.I. soumette en dernier ressort le Plan aux comités directeurs de toutes les associations pacifistes et antimilitaristes de l'univers et de le faire parvenir officiellement aux sections nationales et internationales de la II' et de la IIIe Internationale, ainsi qu'à celles de la Fédération Internationale Syndicaliste et à celles des Syndicats rouges de Mouscou. Dans plusieurs pays, on a d'ailleurs déjà commencé à répandre le Plan, tel qu'il fut proposé à Welwyn, ainsi que les commentaires y relatifs -mesure provisoire nécessitée par l'accumulation des menaces de guerre qui se font sentir partout, en attendant le Plan définitif.
Il y a en tout cas encore un point qui doit être introduit dans le Plan, dans les rubriques I, II 2, III et IV, partout amprès la lettre C:
Refus de participer à la loi disant “défense passive” de la part des autorités officielles contre les attaques aériennes, c'est-à-dire:
- Refus de collaborer à la création de locaux où l'on serait “à l'abris” de gaz asphyxiants
- Refus de fabriquer des masques contre le gaz
- Refus de collaborer à des manoeuvres de protection contre des attaques aériennes
- etc etc
Car toutes ces mesures supposent déjà qu'on accepte la guerre scientifique moderne comme une fatalité inévitable, ou même comme une obligation morale. Les expériences faites pendant les maoeuvres de guerre aérienne sur des villes, telles que Londres et Paris, ont déjà démontré, comme cela a été reconnuy par les autorités officielles, que contre de telles attaques, on est pratiquement sans défense et que l'unique méthode de “se défendre” consiste à attaquer les centres le plus importants de l'ennemi. Ce qui est le plus inquiétant, c'est que de telles mesures, qui font partie intégrante de la guerre moderne, habituent les populations à considérer la guerre chimique comme normale, tout en les plongeants dans une sécurité illusoire. C'est-à-dire que la défense passive contre la guerre aérienne fonctionne dans le système guerrier moderne de la même manière que la Croix-Rouge par exemple, organisation qui d'ailleurs participe déjà partout à des exercices de protection de ce genre.
Dans le projet distribué aux assistants de la Conférence de Welwyn, il y avait, mentionnés dans la rubrique II, 1. sous la lettre N les mots: sabotage méthodique et raisonnable40 Cependant, j'ai eu le regret de constater que dans les pays anglo-saxons, le mot “sabotage” prête à des malentendus, puisqu'on ne le compred que dans un mauvais sens. Dans le mouvement antimilitariste néerlandais -où la stratégie et la tactique préconisées dans le Plan, plongent leurs racines les plus profondes- on a par contre, au sujet de “sabotage” antimilitariste des idées très modérées et parfaitement raisonnables, qui excluent tout malentendu de ce genre. Toutefois, puisque dans le projet en question, il ne s'agit pas de mots, mais d'action, j'ai modifié, dans le Plan ci-dessous, et cela afin de prévenir toute équivoque, l'expression “sabotage” et dit: opposition technique. On aura déjà vu, dans le discours ci-dessus, que quant à nous, tout sabotage aveugle et brutal qui ne peut que déchaîner des tendances destructrices et défaborable, ets formellement exclu. D'ailleurs l'opposition technique contre la guerre consistant surtout dans des entraves apportées au fonctionnement normal de l'industrie, des communications, du travic, etc, ne peut représenter qu'une partie secondaire -quoique de la plus haute importance- de la guerre à la guerre: l'essentiel demeure toujours le moral des combattants de la paix, alors que l'élément le plus nécessaire de leur lutte est l'acte téméraire et public, accompli individuellement ou collectivement.
Dans cet ordre d'idées, il ne faut pas oublier qu'il est clairement spécifié -dans l'introduction générale du plan de campagne contre toute guerre et toute préparation de guerre, placée immédiatement sous le titre- que personne n'est obligé de faire automatiquement tout ce qui est noté dans les différent paragraphes et rubriques. Il faut que tout combattant de la paix agisse selon sa conviction et sa conscience. Pour celui qui rejette l'un de nos points, il lui reste encore mille autres manières de collaborer avec nous selon les lignes générales du plan de campagne. Puisque enfin la tendance à entraver le système de guerre par l'obstruction individuelle et collective sur le terrain de l'industrie, des communications et du trafic se fait déjà sentir fortement dans le mouvement ouvrier et qu'en effet, sur ce terrain les travailleurs peuvent obtenir des résultats importants, il a été nécessaire d'examiner en détail cette méthode de lutte sous la lettre N en question, et cela, comme nous le répétons, de telle manieère que tout sabotage vulgaire soit évité. Que néanmoins sur ce terrain, on doit agir avec une prudence extrème, c'est ce qui saute aux yeux, car c'est le champ d'opérations préféré des provocateurs au service des pouvoirs officiels. Dans son livre sur l'espionnage, par exemple, le chef du service secret de l'armée austro-hongroise avait ses raisons en faisant allusion au fait que pendant la guerre mondiale, il y avait à Amsterdam une organisation pratiquant le sabotage sur... “une base anarchiste-antimilitariste”41. Quelles calamités peuvent résulter d'actes de sabotage inopportuns, même quand ceux-ci sont accomplis avec la meilleure intention, si ce n'est pas le moment favorable, on en a eu un exemple frappant par l'incendie du Reichstag qui, pour n'en pas dire avantage, ne pouvait être que favorable au clan Goering-Hitler.
Un point qui n'a pas été suffisamment développé dans le schéma, c'est la fraternisation des civils et des soldats, des masses désarmées et des troupes, sur la nécessité de laquelle, on n'insistera jamais trop. D'ailleurs, au congrès de Welwyn, c'est Fenner Brockway qui fit sur ce point quelques remarques judicieuses42.
Il est évident que ni le plan de campagne contre toute guerre, ni les commentaires qui vinrent s'y ajouter dans le conférence de Welwyn ne peuvent être publiés officiellement dans les pays où règne une dictature teintée de fascisme ou même de bolchevisme. Et rien d'étonnant, si des camarades de différent pays vinrent me demander, après mon exposé, ce qu'ils pouvaient bien entreprendre, dans de telles circonstances, avec un pareil projet d'action direct! Il va de soi: rien légalement. Mais illégalement, d'innombrables possibilités sont là, prêtes à être exploitées.
Si cependant nous avons l'habitude d'exprimer tout haut, tout ce qui nous nemble nécessaire d'être dit en public, nous n'avons pas moins la coutume de taire ce qui doit être publiquement tu. Toutefois, il y a des pratiques illégales qui peuvent être mentionnées, même ici, sans nuire à notre mouvement ou sans faire courir à quiconque plous de risques qu'il n'en veut courir lui-même.
Quant à la propagande du plan de campagne en question, il faut entre autres, dans de semblables circonstances, recourir à ddes méthodes de communication et de transmission, telles que celles qui furent employées par nos aïeux avant l'emploi de l'écriture et de la presse: pendant des siècles, l'humanité s'est contentée d'apprendre par coeur et de transmettre oralement les maximes et les lois qu'elle jugeait nécessaires pour défendre sa vie et sa civilisation. Il suffit de quelques camarades qui auraient appris par coeur le projet en question pour qu'il fasse son chemin, même dans l'empire le plus hermétiquement fermé. Pour faciliter la mémorisation, on pouurait même mettre ce plan en vers! Il y a encore toutes sortes de moyens pour faire pénétrer nos conceptions partout, en employant des disques par exemple. Ces méthodes exigent cependant la plus grande prudence et la plus grande économie de nos forces encore relativement faibles. Qu'on évite toute entreprise prématurée, toute action hâtive et toute réaction aveuglement mécanique devant des actes et des événements réactionnaires.
Pour ce qui concerne la guerre, on a l'habitude de ne rien laisser au hasard et de préparer exactement toutes choses, ouvertement aussi bien que souterrainement, et de ne passer à la mobilisation et au combat qu'à l'heure où les circonstances semblent favorables à des réussites. Qu'il en soit de même pour ce qui concerne la guerre à la guerre!
D'ailleurs, on sait que la mauvaise fortune rend l'homme ingénieux. En outre la dictature et le militarisme ne peuvent éveiller à la longue qu'une telle aversion dans les grandes masses que finalement un minimum de propagande sera déjà à même de déchaîner un maximum d'action collective.
Toutefois, que chacun renonce à faire ce qu'il ne peut pas faire, mais qu'il fasse ce dont il se sent capable!
Le lecteur sera peut-être étonné que, dans le plan de campagne et dans mon discours de Welwyn, je fasse à peine allusion a la question sociale dont relève en fin de compte la question de la guerre et de la paix. En effect, il est rare que je traite de la lutte collective armée sans la présenter comme un phénomène historique déterminé et sans démontrer sa fonction politique et sociale. L'unique raison pour laquelle cela n'a pas été le cas à la Conférence de Welwyn, est que je me suis subordonnée -avec cette discipline libre qui caractérise la véritable lutte non armée- à une rigoureuse division de travail établie par les organisateurs de la dite Conférence. Dans ce congrès, ce fut à Reginald A Reynolds que revint la tâche de traiter le côté politique du problème de la guerre et de la violence et à Fenner Brockway, celle de traiter le côté social de ce même problème. Qu'il me soit permis de renvoyer le lecteur, désireux de connaître leurs remarquables exposés, au compte rendu, publié par le War Resisters' International43. Tous deux insistèrent à juste titre sur le fait que la guerre est inhérente au capitalisme, et particulièrement quand celui-ci revêt la forme de l'impérialisme, et que pour abolir toute lutte collective homicide, il faut une révolution de toute la vie politique et sociale.
C'est à bon escient que Fenner Brockway déclara indispensable de créer une nouvelle mentalité parmi tous les travailleurs manuels et intellectuels, de telle manière qu'ils soient en état de contrôler, et même de diriger la vie économique et sociale; de préparer les masses populaires de telle façon qu'elles soient prêtes au point de vue technique et moral à la grève générale, pour rendre impossible toute guerre, et de répandre une mentalité antiguerrière dans la vie civile, si forte qu'elle s'infiltre jusque dans l'armée et la flotte.
Selon Fenner Brockway, il est cependant probable que si, sous peu, une guerre vient à éclater, l'opinion publique ne sera pas encore suffisamment préparé pour que les masses en arrivent déjà à se comporter d'une manière absolument non violente. Malgré cela, le devoir de tous les combattants de la paix est de participer à la lutte antiguerrière des masses dans le but de réduire à un minimum de violence éventuelle et d'amener l'armée des antibellicistes au maximum de non-violence. A ce point de vue, il y a une analogie frappante entre les conclusions de Fenner Brockway et celles d'Aron et Dandieu qui, dans “La Révolution nécessaire”, ont constaté que lorsque les événements se précipitent à un rythme tel qu'ils devancent la préparation révoluitionaire, il est peut-être difficile d'éviter la violence, mais “ce ne sera qu'un pis aller et un moyen d'infortune. C'est de ce point de vue que l'on peut dire:
- qu'une révolution est sanglante dans la mesure où elles est mal préparée;
- que le sang répandu par la Révolution est la marque de son imperfection concrète.”
D'ailleurs, dans mes réflexions sur la guerre et la non-violence, j'ai démontré que la révolution n'est pas seulement antibelliciste, mais non violente de nature alors que toute véritable révolution a un caractère nettement antimilitariste. D'autre part, l'antimilitarisme conséquent doit infailliblement aboutir à la révolution sociale.
De Koog, Texel, Hollande
aoüt 1934
Barthélemy DE LIGT.
NOTES:
1Voir plus loin (pp 37-50 dans l'originel)
2The Reformation of War, 1923, p. 70
3Voir B. de Ligt, “Is China going militarist?”, Socialist Review, London, Spring 1932; “For the Freedom of India! - Appeal to the British Labour Movement”, Socialist Review, Winter 1932.
4Colonel Lucas, Ce que tout Chef doit savoir, Paris 1928, p 24
5'Wie würde ein neuer Krief aussehene?', Untersuchung, eingeleitet von der Interparlementarischen Union, 1932, pp 18-19
6Dans le discours qu'il fit à Zurich sur “Le Caractère des Armées modernes”, à l'Association des Officiers Swisses. Voir le compte rendu de l'Algemeene Handelsblad d'Amsterdam, 14 novembre 1931
7Giulio Douhet, 'Il Dominio dell' Aria”, 1933
8Traduit en allemand sous le titre “Wie sieht der Krieg von Morgen aus?”, Rowohlt, Berlin, 1934
9Trainant les conséquences de la guerre aérochimique pour le système de défense militaire et navale de l'Angleterre, Thomas Greenwoud lui aussi reconnaît dans le “Journal de Genève” §No 256, 1934) la nécessité absolue d'entretenir une armée de conscrits dans la guerre moderne:
“Les récentes manoeuvres aériennes ont bien prouvé que nulle ville, nul pays n'est complètement à l'abri d'une attaque d'avions. La seule riposte possible serait, pour les pays attaqués, d'agire de même à l'égard de l'agresseur. Cette destruction mutuelle ne surait cependant amener la fin des hostilités. Comme toujours, il faudrait que l'infanterie donnât en dernier ressort.”
10Lieut-colonel Emile Mayer, “La Guerre d'ier et l'Armée de Demain”, Paris, pp 78-182
11Fernand Corcos, “Les Femmes en Guerre”, Paris, 1927 p 151
12Voir Lieut-col. Reboul, Mobilisation Industrielle, tome I, 1925 pp 190-191
13Helle et Ache, “La Défense Nationale et ses conditions modernes”, Alcan, 1932
14Gf. B. de Ligt, “Contre la Guerre Nouvelle”, 1928
15Voir Charles Coste, “La Psychologie du Combat”, Paris 1929; “La Psychologie sociale de la Guerre”, Paris 1928
16“War, Sadism and Pacifism”, London 1933, ouvrage à vues d'ailleurs unilatérales et trop dogmatiques. Voir entre autre la critique de Norman Angell, dans “The Intelligent Man's Way to prevent War (London, Gollancz 1933). En outre, comme la plupart des psychanalystes, M. Glover, lui aussi, ne semble pas suffisamment au courant des faits ethnologiques et sociologiques concernant la question de la guerre et de la pais, ni de l'histoire de l'action directe contre la guerre.
17“L'Individu dans la vie sociale en temps de Paix et en temps de Guerre”, Paris 1923
18H. Damaye, “Psychiatrie et Civilisation”, Paris 1934, p 176
19G. L. Duprat, “La Contrainte sociale et la Guerre”, Paris 1928; cf. aussi Q. Wright, “Causes of War and Conditions of Peace”, London, N. York, Toronto, 1935
20Liddell Hart, “Paris or the Future of War”, 1925 p 25
21“Pour la sécurité maritime de France”, La Nation, 2 avril 1932
22Jos Giesen, “Gemeentelijke Ontwapening”, De Arbeider, 27 juillet 1929
Voir https://resolver.kb.nl/resolve?urn=MMIISG06:001337082:pdf
23 R. Teixeira Mendès, Encore Ie Militarisme et la Diplomatie, .Eglise et Apestolat positiviste du Brésil”, Rio (Brazilië), 6 Juli 1908.
24Bjarne Braatoy, “Labour and War, the theory of Labour Action to prevent War, 1934. Avec un préface de Harold Laski.
25Voir B. de Ligt, “Contre la Guerre Nouvelle”, pp 104-105
26Evans Clark, “Boycotts and Peace”, London, p 349. Cf aussi Sir Thomas H. Holland, “The Mineral Sanction as an Aid to International Security”, 1935
27Prof. A Mayer, dans “Wie würde ein neuer Krieg aussehen?”, pp 239-240
28Cf. Docteur B. J. Logre, “La Psychologie de l'Idée Force”, dans “Le Temps”, 9 juillet 1931
29Voir “Les Intellectuels et la Guerre moderne” - Les personnes que la question intéresse, recevront sur demande gratuitement un résumé de l'exposé en question, en s'addressant à l'éditeur de cette brochure.
30Voir aussi C. H. Hamlin, “The War Myth in United States History”, N. York, 1924
31Gertrud Woker, “Der kommende Gift- und Brandkrieg und seine Auswirkungen gegenüber der Zivilbevölkerung”, Leipzig 1932. Voir aussi Elvira K. Fradkin, M. A., “Chemical Warfare – it's possibilities and probabilities”, International Conciliation, New York, March 1929; Armand Charpentier, “Ce que sera la Guerre des Gaz”, 1930; “Gaskrief und Luftschutz” in “Berichte zur Kultur- und Zeitgeschichte”, publiés par Nikolaus Hovorka, VIII, N° 185-190
32Voir Camille Drevet, “The real Mind of France”, in “World Events”, Wilton, Conn. U.S.A., May 1st 1934.
33Voir “The War Trade and the Christian Conscience”, Society of Friends, Euston Road, London N.W.I.; Otto Lehmann-Russbüdt, “L'Internationale sanglante des Armements”, édit. Eglantine, “Die Revolution des Friedens”, 1929; A. Fenner Brockway, “The bloody Traffic”, Gollancz; “The Secret International”, Union of Democratic Control.
34Voir l'exposé de Mme Baer, dans Camille Drevet, “Peut-on contrôler les industries de guerre?”, L.I.F., rue du Vieux Collège, Genève.
35Otto Lehmann-Russbüldt, “De Internationale van den Massamoord”, Amsterdam 1933.
36Voir Karl Liebknecht, “Militarismus und Antimilitarismeus unter besonderer Berücksichtigung der interntaionalen Jugendbewegung”, 1907
37Gerals Gould, “The Coming Revolution in Great Britain”, London 1920
38Voir B. de Ligt, “Efficaticité de l'Action Directe”, in “La patrie humaine”, 12 janvier 1934. En annexe ci-dessous.
39Max Ronge, “Kriegs- und Industrie Spionnage”, 1930 p 265
40Voir aussi III M.
41Général-major Max Ronge, “Kriegs- und Industrie-Spionage”, Zurich, Leipzig, Wien, 1930 p 265
42Voir plus loin.
43Pour renseignements s'addresser à:
Runham Brown, 11, Abbey Road, Enfield Middlesex England
Eugène Lagot, 39, rue de Clichy, Paris XVIIe
Léo Campion, Maison des Artistes, Grand'Place, Bruxelles
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